Élu président de la Fédération française de tennis il y a trois mois à peine, Gilles Moretton n’a pas un début de mandat de tout repos. À plusieurs égards. À l’aube de Roland-Garros, entretien avec le nouveau patron du tennis dans l’Hexagone.

Frédérick Duchesneau
Frédérick Duchesneau La Presse

Tennis français et canadien : le culte du « bébé champion »

PHOTO FRANCK FIFE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Richard Gasquet, aujourd’hui 51e mondial, à 34 ans

Onze. C’est le nombre de joueurs que compte la France dans le top 100 du tennis masculin. Première de classe des nations à ce chapitre.

N’empêche que le tennis français n’a plus son aura d’antan. Les membres du quatuor formé de Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, Gilles Simon et Richard Gasquet – qui ont tous été dans le top 10 – sont âgés de 34 à 36 ans. Si Monfils occupe le 15échelon, les trois autres sont sortis du top 50.

Et les meilleurs de la jeune génération, Ugo Humbert et Corentin Moutet, tous deux 22 ans, sont respectivement 32e et 72e. Fiona Ferro, 24 ans et 51mondiale, est la mieux classée chez les femmes.

À l’inverse, le tennis canadien, on le sait, est à son apogée avec les jeunes Denis Shapovalov, Félix Auger-Aliassime, Bianca Andreescu et Leylah Fernandez.

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Les deux pays ont emprunté des tangentes opposées ces dernières années. D’où l’intérêt, entre autres, de longues discussions avec Louis Borfiga…

« C’est évident qu’il vaut mieux questionner ceux qui ont réussi que ceux qui n’ont malheureusement pas fait de résultats, relève d’abord Gilles Moretton, président de la Fédération française de tennis (FFT). Donc, je suis en train de questionner des amis en Italie. “Comment se fait-il que vous ayez toute une génération qui arrive ?” Ils m’ont donné des explications. Comment se fait-il qu’au Canada, il y ait une génération extraordinaire ? Luigi [surnom qu’il utilise pour parler de son vieil ami Louis Borfiga], avec des moyens qui ne sont pas les mêmes que ceux de la fédération française, m’a expliqué un peu la façon dont il avait procédé. »

Quinze ans après son arrivée, Borfiga quittera bientôt son poste de vice-président au développement de l’élite chez Tennis Canada et rentrera en France. Il occupera à la Fédération française de tennis un poste de consultant auprès de Moretton.

Le Canada, un exemple

Aussi compétente soit-elle, une fédération ne peut fabriquer un champion de toutes pièces, ajoutera cependant le numéro 1 du tennis français. Le joueur d’exception peut naître n’importe où et doit d’abord posséder cette mentalité propre à l’élite. La fédération est là, essentiellement, pour l’aider et l’accompagner.

Ce qui n’empêche pas de s’inspirer de l’approche des autres nations.

« Et, aujourd’hui, l’expérience de Luigi ou l’expérience italienne, ce sont des choses qui m’intéressent, oui, forcément. Le Canada est l’exemple parfait d’une nation qui a réussi une période – depuis 10, 15 ans – de formation, d’accompagnement à la carte avec chaque joueur, ses spécificités, et cette capacité à s’adapter parce que personne n’est identique. »

La formation. Si le tennis français a péché quelque part, c’est là, selon Gilles Moretton.

« Est-ce qu’on a dérapé ? Je ne crois pas, répond-il. Je pense qu’on a tout simplement donné des priorités qui n’étaient pas forcément les bonnes. On s’est préoccupés beaucoup, je dirais, de la performance et pas de la formation. »

Et avant d’être performant, il faut s’occuper de la formation. Il faut penser à former et ne pas faire du bébé champion automatique. Peut-être qu’on a voulu aller trop vite, on a inversé les choses, et donc on a à remettre un petit peu en route toute la machine qui existe en France.

Gilles Moretton, président de la Fédération française de tennis

Une machine qui compte notamment sur des entraîneurs de qualité.

« Vous êtes bien placé pour le savoir parce qu’il y en a quelques-uns qui sont venus au Canada », glisse le président de 63 ans.

En France, les « enseignants de tennis » sont diplômés d’État, souligne Moretton, et présents dans la vaste majorité des 7500 clubs du pays.

Tsonga, Gasquet, Simon et Monfils ont remporté au total 57 titres. Bien qu’ils pourraient en ajouter quelques autres, les quatre ténors ont beaucoup plus de tennis de joué qu’il ne leur en reste.

PHOTO MARTIN BUREAU, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Hugo Gaston, 20 ans, 141e joueur mondial

On est sur une fin de cycle et la relève n’est pas encore là. Mais on a des jeunes qui arrivent.

Gilles Moretton

« Ils n’ont pas été, comme l’était Richard Gasquet, un bébé champion, très jeune dans les meilleurs. Mais ils arrivent petit à petit, et on a donc malgré tout ce volume, cette densité », souligne Moretton.

Un volume qui permet toujours à la France de trôner dans le top 100 masculin, quoiqu’elle soit nettement moins présente dans les plus hauts échelons et que seulement 3 de ses 11 meilleurs soient âgés de moins de 30 ans.

PHOTO MARTIN BUREAU, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Clara Burel, 20 ans, 146joueuse mondiale

Huit autres Français suivent entre les 101e et 200rangs. À l’inverse, aucun d’eux n’a plus de 27 ans. Du lot, Hugo Gaston, 20 ans, 141e, suscite certaines attentes. Au dernier Roland-Garros, le jeune gaucher s’est incliné en cinq manches en ronde des 16 devant Dominic Thiem, après avoir éliminé Stan Wawrinka.

Chez les femmes, Clara Burel, 146mondiale à 20 ans, avait atteint le troisième tour à Paris, l’automne dernier.

En première ronde à Roland-Garros cette année, Hugo Gaston croisera… Richard Gasquet. Le hasard fait parfois drôlement les choses.

Louis Borfiga : l’ami Luigi en renfort

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Louis Borfiga, vice-président au développement de l’élite chez Tennis Canada

L’arrivée de Gilles Moretton à la tête de la Fédération française de tennis (FFT) a eu des répercussions instantanées dans les bureaux de Tennis Canada.

À peine élu, le nouveau président révélait dans un entretien avec L’Équipe qu’il avait demandé à Louis Borfiga d’exercer « une fonction de conseil » à ses côtés, forçant la direction de la fédération canadienne à dévoiler plus tôt que prévu le départ prochain de son vice-président au développement de l’élite.

À l’interne, ce n’était pas un secret. La pandémie n’a pas frappé que dans les coffres de Tennis Canada. Borfiga souhaitait se rapprocher de sa famille outre-mer. Il la rejoindra en septembre.

« Il aspire à une période plus tranquille. On peut appeler ça une retraite », indique Moretton.

C’est, pour moi, quelqu’un qui a la sagesse et la connaissance du tennis. Et beaucoup de discrétion, beaucoup d’humilité. Donc, quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Il y a des gens en qui j’ai toute confiance, pour qui j’ai du respect, avec qui j’ai aussi un partage de valeurs. Et Luigi fait partie de ces gens-là.

Gilles Moretton, président de la Fédération française de tennis

Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils ont joué au tennis ensemble.

Le président de la FFT a foulé les courts professionnels de 1977 à 1984. Il a atteint le 65rang mondial en simple en 1981, son sommet, et remporté trois titres en double.

Sa meilleure performance en simple en tournoi du Grand Chelem : ronde des 16 en 1979 à Roland-Garros. Une défaite en trois manches contre un certain Björn Borg.

Des deux côtés de la clôture

Au départ, Gilles Moretton a dû réitérer à quelques reprises que Louis Borfiga n’allait pas devenir un membre haut placé de la FFT. Ni même un employé à temps plein.

Il a lui-même pressenti son ami Luigi il y a longtemps, plus assidûment depuis environ un an.

« Je lui demande déjà depuis quelque temps ce qu’il pense, forcément, de la Fédération française de tennis parce qu’il a une double expérience. Il a été à l’intérieur de la fédération, et maintenant, il est à l’extérieur. Donc, il a une vision qui est assez intéressante des deux côtés », estime Moretton.

À la FFT, Louis Borfiga occupera une fonction que le président qualifie de « particulière ».

« Il n’entre pas dans un job normal. Il va avoir un rôle un peu, je dirais, de consultant auprès de moi directement. Il sera rattaché à moi pour des missions multiples d’audit. Il n’aura pas une responsabilité au quotidien. Il va avoir une certaine liberté, une certaine latitude, à la fois de mouvement et d’action », détaille-t-il.

C’est en quelque sorte un poste sur mesure. Moins officiel. Qui s’étendra du haut niveau au développement de la pratique en passant par le recrutement des jeunes. Plutôt vaste.

« Tout ce qui va toucher à la filière du haut niveau. De la détection jusqu’à la réalisation », résume Gilles Moretton.

La retraite, vraiment ?

Roland-Garros et la pandémie : pas de panique malgré l’abysse financier

PHOTO ANNE-CHRISTINE POUJOULAT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Roland-Garros accueille généralement un demi-million de spectateurs. L’an dernier, il y en a eu 15 000 seulement.

En octobre dernier, Eugène Lapierre avait révélé à La Presse l’ampleur du gouffre laissé par la pandémie chez Tennis Canada en 2020 : une bagatelle de 17 millions de dollars.

Impressionnant. Celui de la Fédération française de tennis maintenant : 92 millions d’euros (près de 136 millions CAN), affirme Gilles Moretton.

Il faut préciser que l’exercice fiscal se terminant à la fin août, il s’agissait d’une année financière sans Roland-Garros pour la FFT. L’édition 2020 avait été retardée, chevauchant les mois de septembre et d’octobre.

Dans le prochain exercice financier s’inscriront donc deux Roland-Garros. Mais, pas de doute, la Fédération devra de nouveau éponger un lourd déficit.

L’évènement accueille généralement un demi-million de spectateurs. L’an dernier, il y en a eu 15 000 seulement. Cette année, ils seront 108 000 à avoir la chance d’assister à des matchs, mais bon nombre des accès vendus sont des entrées générales, pas des places sur le court central, souligne Moretton.

« Donc, on va avoir un manque à gagner encore cette année. On va à nouveau se retrouver dans une situation financière compliquée, reconnaît-il. Mais la Fédération française de tennis est globalement en bonne santé, elle a des réserves financières, des moyens, et on va avoir dans les prochaines années un tournoi qui va revenir à plein régime, on l’espère. »

En ayant un tournoi normal en 2022 et en 2023, on devrait sans problème reconstituer nos fonds.

Gilles Moretton, président de la Fédération française de tennis

En avril, l’édition de cette année a été reportée d’une semaine afin de pouvoir accueillir le maximum de spectateurs dans les circonstances actuelles.

La FFT redistribue l’argent généré par Roland-Garros dans le tennis français. Dans les clubs, les comités, les ligues.

« On est une fédération qui aide à la fois le haut niveau et le tennis à la base. Donc, on a deux missions. D’aider à fabriquer des champions et de contribuer au plaisir de jouer », explique son président.

« Il faut arrêter de faire du nombrilisme »

Des quatre tournois du Grand Chelem, Roland-Garros « a été le plus touché par rapport à cette crise », affirme Moretton.

Les Internationaux d’Australie n’ont organisé qu’un tournoi en pleine pandémie et ils ont tout de même reçu jusqu’à 30 000 spectateurs par jour, il y a quelques mois.

Wimbledon a été annulé l’an dernier, bénéficiant de la couverture de son assurance. Cette année, alors que la situation s’améliore en Grande-Bretagne et que les mesures associées à la pandémie sont assouplies, on espère maintenant pouvoir accueillir davantage que 25 % de la capacité totale, cible qui avait été établie le mois dernier.

Quant aux Internationaux des États-Unis, ils ont été joués devant des gradins vides en 2020. Mais c’est de bien meilleur augure cette année.

« En septembre, on peut imaginer que les choses seront revenues à la normale », avance Gilles Moretton.

Ce n’est pas un début de mandat facile pour celui qui a été élu président de la FFT le 13 février dernier. À la gestion de la pandémie se sont notamment ajoutés les dérapages de Benoît Paire (voir autre texte à l’écran suivant).

« Très sincèrement, je ne vis pas ça mal du tout, assure-t-il. J’ai été chef d’entreprise pendant des années, joueur de tennis professionnel. La difficulté, on sait ce que c’est.

« Et puis, il n’y a pas que nous, la société en général souffre. Alors, il faut arrêter de faire du nombrilisme et de dire qu’on n’est pas contents et que ça ne va pas bien. Ça ne va pas bien pour tout le monde en ce moment. Moi, je trouve ce début de mandat passionnant et enthousiasmant parce que, d’abord, je suis dans un univers que je connais très bien. Et on voit quand même le bout du tunnel. »

Nadal et Federer : Rafa seul au sommet ?

PHOTO FILIPPO MONTEFORTE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Rafael Nadal célèbre après sa victoire en finale sur Noval Djokovic lui offrant son 10titre à Rome, le 16 mai.

L’un est en quête d’un 14sacre à Roland-Garros et vient d’ajouter deux autres titres sur terre battue à son long palmarès. L’autre a joué seulement trois matchs cette année et n’en sera qu’à une deuxième présence en six ans à la porte d’Auteuil.

Rafael Nadal (n3 mondial) et Roger Federer (n8) se présentent à Paris avec des sensations bien différentes. Mais les fans se réjouiront simplement qu’ils y soient tous deux.

Le dimanche 13 juin 2021 pourrait rester gravé dans l’histoire du tennis. Dix jours après son 35anniversaire, s’il met une fois de plus la main sur le titre à Roland-Garros, l’Espagnol devancera le Suisse au sommet du palmarès en Grand Chelem. Ils en comptent 20 chacun, seulement 2 de plus que Novak Djokovic, 34 ans depuis samedi dernier et n1 mondial.

Treize titres à Roland-Garros, c’est déjà inconcevable. L’une des marques les plus invraisemblables, tous sports confondus. Et qui sait où l’ogre de l’ocre – comme on l’appelle souvent de l’autre côté de l’Atlantique – arrêtera le compteur ?

Nadal a démontré à Monte-Carlo, Barcelone, Madrid et Rome, même si c’était sur la voie de la progression, qu’il est déjà au top. On peut imaginer qu’il va être encore candidat à la victoire cette année et probablement pour quelques autres.

Gilles Moretton, président de la Fédération française de tennis

Le Majorquin a remporté le tournoi de catégorie 500 de Barcelone et le Masters 1000 de Rome, mais s’est incliné en quarts de finale des Masters 1000 de Monte-Carlo et de Madrid devant Andrey Rublev et Alexander Zverev.

« On sent quand même les jeunes derrière de plus en plus présents, ajoute d’ailleurs le président de la FFT. S’il y a une baisse de régime, je pense qu’ils seront là. La relève est prête, je crois. »

PHOTO FABRICE COFFRINI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Renouant avec la compétition après plus d’un an d’absence, Roger Federer n’a joué que trois matchs cette année,
 n’en remportant qu’un.

Les Nadal et Federer « se connaissent à merveille », ajoute-t-il, et programment leur entraînement pour arriver à leur meilleur niveau au moment désiré. Ce moment étant assurément Wimbledon pour Federer.

Le Suisse – qui n’a gagné qu’un de ses trois matchs en 2021 – aura 40 ans en août et il est de retour après une autre intervention chirurgicale au genou droit. Le reverra-t-on à Roland-Garros après cette année ?

« Je crois qu’avec ces joueurs d’exception, on ne peut rien dire. Parce que, déjà, être là à l’âge qu’ils ont, c’est assez remarquable, observe Gilles Moretton. Ça démontre, d’abord, un amour pour le tennis. Et une capacité à s’entraîner, à revenir au plus haut niveau en permanence. Je ne m’aventurerai pas à dire que c’est le dernier Roland-Garros pour Federer. »