Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

L’amour est comme l’oiseau de Twitter

On est bleu de lui, seulement pour 48 heures

D’abord on s’affilie, ensuite on se follow

On en devient fêlé, et on finit solo.

— Stromae (Carmen)

PHOTO MARK BLINCH, LA PRESSE CANADIENNE

Depuis sa sortie au premier tour de la Coupe Rogers, il y a une dizaine de jours, Eugenie Bouchard a décidé de se faire justice. Sur Twitter. Sur Instagram. Avec la répartie d’une première de classe écœurée de se faire juger sans relâche dans la cour d’école.

Il était 1 h 07 du matin à Toronto. Eugenie Bouchard revenait de son entraînement. Elle ne trouvait pas le sommeil. Son téléphone était à portée de main. Tiens, Twitter. Une anecdote l’a amusée. Elle a laissé un court commentaire et un bonhomme sourire.

À 1 h 33, ses yeux étaient toujours ouverts. Fixés sur son cellulaire. Sur Twitter, où elle a publié un lien vers une ancienne entrevue.

Au même moment, à 3000 km de là, un homme d’Edmonton flânait aussi sur Twitter. Le message d’Eugenie Bouchard est apparu sur son fil d’actualité. Il a laissé un petit mot, rédigé à la va-vite, seulement neuf minutes après le tweet original.

« De toute évidence, t’amuser sur les réseaux sociaux est plus important que de jouer au tennis. Mets tes priorités à la bonne place. »

Un message non sollicité et inutile.

Un autre.

Eugenie Bouchard en reçoit des dizaines comme ça chaque jour. Depuis des mois. Parfois, ça vient de partisans déçus. Mais le plus souvent, ce sont des âneries écrites par des trolls trop heureux d’être entendus par un auditoire de 3,7 millions d’abonnés sur Twitter et Instagram.

Ce message n’était pas le pire. Loin de là. Mais c’était celui de trop. Eugenie Bouchard en a eu plein son casque. Elle lui a rétorqué du tac au tac.

« Ce soir, je me suis entraînée jusqu’à 22 h. Ne m’écris pas (Don’t @ me). »

***

Cet échange s’est déroulé dans la nuit du 8 au 9 août, pendant la Coupe Rogers. Depuis, la joueuse canadienne se fait justice. Sur Twitter. Sur Instagram. Avec la répartie d’une première de classe écœurée de se faire juger sans relâche dans la cour d’école.

Mercredi, par exemple, elle a publié une sorte d’acrostiche sur le mot anglais HATERS. Having Anger Towards Everyone Reaching Success. Avoir de la haine envers tous ceux qui connaissent du succès. Évidemment, elle a ouvert la « canne » de vers. Ses détracteurs lui ont servi une avalanche d’insultes.

« Connais du succès avant de t’en prendre à tes haters. »

« Tu es 0-8. »

« 114e = succès ? »

C’est vrai, Eugenie Bouchard est engouffrée dans une profonde léthargie. Une solide débandade. Appelez ça comme vous voulez. Mais est-elle la première athlète d’élite à perdre son statut élite ?

Non. La plupart des champions passent par là.

Sa chute est-elle soudaine ?

Non. Elle est entamée depuis quatre ans.

Alors pourquoi tant de haine maintenant ? Pourquoi ces attaques incessantes, alors qu’elle se remet tout juste d’une blessure aux muscles abdominaux ? Pourquoi, chaque jour, ces tirs croisés sur les réseaux sociaux pour critiquer sa personnalité ? Ses valeurs ? Son corps ? Ses choix de vie ?

Je comprends que le plaisir de l’un, c’est de voir l’autre se casser le cou, comme le chantait Félix. Mais il y a quand même des limites à vouloir profiter d’une agonie.

***

Eugenie Bouchard n’est pas la première athlète à être la cible de harcèlement. Les amateurs cherchent souvent un souffre-douleur. Surtout dans les sports d’équipe. Les hockeyeurs André Racicot et Patrice Brisebois peuvent en témoigner.

Mais la violence et la fréquence des plus récentes attaques sont préoccupantes. J’en entends parler chaque semaine. Par des sportifs. Par des entraîneurs. Par des recruteurs. Par des directeurs d’association. Personne ne sait comment freiner ce phénomène.

Prenez juste les 18 derniers mois. Trois athlètes québécois ont été menacés de mort sur les réseaux sociaux. La patineuse Kim Boutin, aux Jeux de PyeongCang. Le hockeyeur Maxime Comtois, après un tir de punition raté aux Championnats mondiaux juniors. Et le défenseur Mike Matheson, des Panthers, après avoir blessé un joueur des Canucks.

C’est grave.

À ma connaissance, Eugenie Bouchard n’a pas été menacée de mort. Tant mieux. Mais les commentaires haineux qu’elle encaisse jour après jour n’en sont pas moins destructeurs. Ils l’atteignent. Ils l’affectent. Ils occupent ses pensées.

On va me répondre qu’elle a choisi une vie sous les projecteurs.

Qu’à 25 ans, elle est majeure et vaccinée.

Qu’elle devrait quitter les réseaux sociaux.

Qu’elle devrait se faire une carapace.

J’accepte l’argument de la vie publique. Eugenie Bouchard fait un métier qui lui permet de marchander sa visibilité extraordinaire. Elle doit accepter la critique. Notamment lorsqu’il est question de ses priorités.

Sauf que là, ça fait quatre ans qu’elle entend le même refrain. Je pense qu’elle connaît la chanson. Plus besoin de la lui faire écouter de force. À ce stade, c’est rendu de l’acharnement.

Chacun de ses messages sur les réseaux sociaux génère des attaques. Qui n’ont généralement rien à voir avec le sujet. Un cas flagrant d’intimidation. Le fait qu’elle a 25 ans plutôt que 12 ou 18 ne réduit ni sa peine, ni ses angoisses, ni sa douleur.

Quitter les réseaux sociaux ? C’est un canal de communication privilégié pour Eugenie Bouchard pour joindre ses partisans. Sans compter qu’on devine qu’elle tire des revenus grâce au placement de produits. Pourquoi l’en priver ? Ce sont les intimidateurs qui doivent être punis pour leurs gestes, pas la victime.

Quant à la carapace, Eugenie Bouchard en a une. Mais elle est crevassée de cicatrices.

Et elle commence à être lourde à porter.

***

Au début de cette chronique, je vous parlais d’un lien vers une entrevue qu’Eugenie Bouchard avait donnée récemment. C’était à ET Canada. La joueuse canadienne justifiait son utilisation des médias sociaux, que certains estiment être à la source de ses insuccès sur le terrain.

« Sur les réseaux sociaux, je choisis ce que je montre. Ce n’est pas un compte rendu précis de ma vie. Si les gens pensent que ma vie se résume à ce que je publie, c’est absurde. »

« Est-ce que les gens qui travaillent dans un bureau ne publient que des messages sur leur boulot ? Non. Travaillent-ils au bureau 24 heures par jour, sept jours par semaine comme les gens me le demandent [pour le tennis] ? Non. Alors, les médias sociaux, ça ne montre pas toute ma vie. »

Elle a raison. Personne ne reproche à d’autres professionnels leur utilisation abusive des réseaux sociaux. Pourtant, de nombreux athlètes sont aussi actifs qu’elle. Des joueurs du Canadien, entre autres.

Est-ce parce qu’elle pose en maillot de bain plutôt qu’en habit de tennis ? Peut-être. Mais j’en doute. Suivez les comptes Instagram des hockeyeurs l’été : il y a pas mal plus de photos à la plage qu’au gymnase…

Non, je pense que c’est pour une autre raison. Parce que nous nous sommes tous attachés à cette adolescente qui a atteint la finale de Wimbledon en 2014. Nous pensions que c’était le début d’une longue relation. Ce fut plutôt bref. On n’a jamais vraiment compris les raisons de la rupture. De cette peine d’amour. On a cherché des explications. On s’est convaincus d’avoir trouvé deux coupables parfaits : Instagram et Twitter.

C’est un peu court. Eugenie Bouchard laisse d’ailleurs entendre dans son entrevue à ET Canada que les médias sociaux ne nuisent pas à ses performances. Les vraies raisons ? Peut-être les expliquera-t-elle un jour.

D’ici là, elle ne mérite pas toute cette haine dont elle est la cible.