Le 31 mai 2015, Kevin Owens débarquait sur un ring de la WWE. C’était l’aboutissement du parcours improbable d’un type à l’allure bien banale, qui venait de Marieville, et qui atteignait les grandes ligues. Cinq ans plus tard, il demeure une des têtes d’affiche de la plus grande fédération de lutte au monde.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Ce soir-là, Kevin Owens arrive à son hôtel de San Antonio en début de nuit, comme il le fait environ 150 soirs par année. Il monte dans l’ascenseur. Les portes se referment.

« Je me regardais dans le miroir. C’était tellement dur pour moi de comprendre ce qui se passait. Ça faisait 15 ans que je vargeais. C’était surréel. »

Ça se passe le 31 mai 2015. Quelques heures plus tôt, il livrait son tout premier combat à la prestigieuse WWE. Et il arrivait par la grande porte : un combat contre John Cena, la plus grande vedette de la lutte depuis Dwayne « The Rock » Johnson. Un combat spectaculaire, captivant, le genre de performance qui fait instantanément partie des candidats au titre du meilleur combat de l’année. Vingt bonnes minutes de lutte, pendant lesquelles la foule rugissait sans arrêt. Pas un exploit facile à une époque où trop de spectateurs pensent à filmer le combat au lieu de le regarder…

Les amateurs n’ont pas été les seuls à avoir aimé. « Vince McMahon [le propriétaire de la WWE] ne se lève pas souvent de sa chaise pendant un gala. Quand tu reviens derrière les rideaux et qu’il est debout, c’est soit bon signe, soit atroce. Ce soir-là, quand je suis revenu, il était debout. C’était bon signe ! »

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA WWE

Kevin Owens et John Cena

Quand on grandit à Marieville, quand on commence dans le métier en luttant dans des bars, devant de petites foules, quand on n’est ni un sexe-symbole ni une montagne de muscles, les grands hôtels des grandes villes peuvent sembler bien loin. Mais Kevin Steen, de son vrai nom, y était.

« Malgré tous les commentaires sur son compte, il n’a jamais abandonné son rêve, rappelle Patric Laprade, descripteur de la WWE à TVA Sports. Kevin n’a jamais eu la shape que la WWE recherchait. Il luttait en t-shirt même si tout le monde lui disait de ne pas le faire. Il a gardé son gabarit même si tout le monde lui disait d’aller au gym pour perdre du poids. Mais il a un talent inné dans l’arène que peu d’autres ont. »

Un des plus grands au Québec

Cinq ans, ça peut paraître court pour faire une rétrospective. « Les cinq dernières années ont passé vite en crisse ! », lance spontanément Kevin Owens, quand on lui mentionne le sujet de l’entrevue.

Mais il faut comprendre deux choses. Primo, les carrières peuvent être courtes à la lutte, surtout pour un gars qui est arrivé à la WWE avec 15 ans de combats dans le corps. Deuzio, en seulement cinq ans, il en a accompli assez pour qu’on le place parmi les plus grands Québécois de l’histoire. Il a déjà remporté ses six titres individuels, dont le titre Universel, qu’il a détenu pendant six mois.

Au Québec, on l’a vu sur le plateau de Tout le monde en parle. À cette lointaine époque où il se jouait du hockey, il apparaissait à l’écran géant du Centre Bell, dans une vidéo où il incitait les partisans du Canadien à faire du bruit.

Pas facile de comparer les époques. Alors on a demandé à Laprade, l’historien de la lutte au Québec, de le faire pour nous.

Probablement que les Rougeau, Dino Bravo et Rick Martel ont été plus populaires ici, parce qu’ils étaient d’une autre époque. C’étaient des vedettes de la télévision québécoise. Kevin n’a peut-être pas encore traversé cette frontière-là.

Patric Laprade

« Mais son nom résonne dans les médias. De plus en plus de gens entendent parler de lui, savent qui il est. Mais dans le temps, les lutteurs étaient au canal 10 toutes les semaines, on parlait d’eux dans les journaux. Ce n’était pas la même visibilité. Mais pour sa génération, il a une très belle visibilité médiatique. »

« Au ralenti »

Le milieu de la lutte québécoise attendait ce combat du 31 mai 2015 avec impatience. Un gars d’ici dans un rôle aussi important, il y avait longtemps que ça ne s’était pas vu. « Je me souviens encore de quelle télévision je regardais à la brasserie, où j’étais assis, dans quel angle ! » se remémore en riant Patric Laprade.

John Cena lui-même était fébrile. « Il était au point où il était tanné de toujours lutter avec les mêmes gars. Et il était tanné de ne pas se faire pousser pour se dépasser, raconte Owens. Il est venu à Orlando au centre d’entraînement une semaine avant notre combat pour qu’on répète des séquences. Il me demandait ce que je pouvais faire comme move. « Si je fais ça, qu’est-ce que tu peux faire ?  » On aurait dit un enfant tellement il était excité ! »

C’est sans oublier le fils de Kevin Owens, dont l’idole était… John Cena ! Voyez sa réaction quand il a vu son père confronter Cena deux semaines avant le combat.

Bref, tout le monde était fébrile. Et Owens, lui ? « Je ne me rappelle pas avoir été nerveux avant un combat. J’ai de la fébrilité, j’ai hâte que ma musique parte. Mais je ne suis jamais nerveux. J’ai confiance en mes habiletés. »

Une fois dans le ring avec John, j’ai vite compris qu’il était un des meilleurs au monde, qu’il sait comment travailler avec une foule. C’était plus rassurant qu’autre chose d’être là avec lui.

Kevin Owens

Malgré l’accueil triomphal du public, Owens sera vite confronté à la réalité de la WWE, qui a ses façons de faire bien à elle, forçant Owens à s’adapter.

« Un peu après mes combats avec John, j’ai eu des directives claires d’arrêter de faire des choses spectaculaires, d’en faire moins, parce que je jouais un méchant et que les fans se rangeaient derrière moi. Moi-même, je me suis mis à me sentir comme si je luttais au ralenti. Mais c’était les directives et je les respectais, même si je n’étais pas nécessairement d’accord. La lutte est une performance sportive individuelle, mais tu dois faire ce qu’on te demande parce que c’est aussi un spectacle. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Kevin Owens lors du gala de la WWE au Centre Bell, en septembre 2015

Ces derniers mois, il a recommencé à jouer le rôle du gentil, et a pu reprendre ses cascades spectaculaires, dont celle-ci au dernier WrestleMania.

Toutefois, une blessure subie lors de ce combat de même que le ralentissement des activités en raison de la COVID-19 lui ont permis de faire une pause de près de deux mois.

Le voici à 36 ans, avec deux enfants, et deux décennies de lutte derrière la cravate. Les cinq dernières années ont toutefois été les plus intenses de sa carrière. Selon le site de référence Cagematch.net, il a livré 665 combats depuis son arrivée à la WWE. Quand il est en santé, c’est environ 150 combats par année, rarement deux soirs de suite dans la même ville. Se voit-il repartir pour cinq autres années ?

« Oui, honnêtement. Je ne sais pas combien de fois je me suis fait opérer aux genoux. Je sais que c’est moins de dix, mais pas loin. Je viens de me fracturer la cheville, mais ça a bien guéri. Mais même avec ces problèmes, je n’ai pas de misère à me lever le matin, à me promener avec ma femme et mes enfants. On habite à Orlando et avant la COVID-19, on allait sept, huit heures par jour au parc d’attractions et je n’avais pas de problème. Pour un gars qui lutte depuis 20 ans, je n’ai pas de séquelles. Je me sens comme si je pouvais faire dix autres années.

« J’ai deux autres années à mon contrat à la WWE. Je ne me vois pas aller ailleurs. J’aime plus la lutte que tout, sauf peut-être ma famille. »