Steven Butler rentre à peine de Tokyo, où il a fait la promotion de son premier championnat du monde des poids moyens de la WBA, le 23 décembre, contre le favori local, le Japonais Ryota Murata (15-2, 12 K.-O.).

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Entre 80 et 100 journalistes couvraient l’évènement, aux dires du promoteur du groupe Eye of the Tiger Management, Camille Estephan, qui accompagnait le jeune boxeur de 24 ans au Japon pour cette courte tournée promotionnelle.

« Steven a fait le frontispice partout au Japon », racontait hier Camille Estephan à l’Académie Marc Ramsay, dans le nord de la métropole. « C’était important d’y être. Il fallait avoir le feeling du voyage. On a bien fait les choses quand même, on se sent bien aujourd’hui, on a vu le gym, l’hôtel, c’est de se familiariser avec ces choses-là. On était très confortables. On a gagné la première manche. On a joué dans la tête de Murata. Il voyait que Steven n’était pas intimidé, n’était pas frustré. C’était une bonne chose. »

Butler (28-1-1, 24 K.-O.) a peu voyagé au cours de sa jeune carrière. Il a participé à une tournée en Pologne chez les amateurs, mais n’a pas l’habitude des combats dans des endroits hostiles. Il est heureux d’avoir eu la chance de découvrir davantage ce nouvel environnement.

« C’était un premier gros voyage. On a fait 40 heures de voyage pour 51 heures. Ça joue dans le corps. […] J’étais en contrôle là-bas, je suis fier de moi. Je ne m’étais pas fait d’idées. On était concentrés et, durant la conférence de presse, je me suis senti comme dans un combat, au premier round, je me sentais à ma place. Ils attendent 15 000 personnes [pour le combat].

« En voyant que je les remerciais en japonais, ils ont apprécié ça. Je suis un jeune de 24 ans, peut-être qu’ils pensaient que j’allais être impressionné, mais je suis en train d’écrire un livre, je veux être une légende, c’est ma destinée. »

Butler, premier aspirant de la WBO, quatrième de la WBC, huitième de l’IBF et neuvième de la WBA, avait plusieurs offres sur la table avant d’accepter ce combat au Japon.

C’est le fun de savoir qu’il a eu trois offres pour trois gros combats dans le dernier mois, deux championnats du monde et une finale sur DAZN.

Camille Estephan, promoteur du groupe Eye of the Tiger Management

« Steven est devenu une vedette de la boxe, insiste Estephan. On avait le choix d’Andrade, le champion de la WBO, mais ce n’est pas un combat vendeur côté style. Andrade est plate à regarder boxer. Murata est un boxeur d’action. Sur une telle scène, on veut avoir la possibilité de bien paraître. »

Une défaite marquante

Steven Butler a remporté 10 combats consécutifs, dont 9 par knock-out, depuis sa défaite contre Brandon Cook au Centre Bell, en janvier 2017.

« Ma défaite contre Brandon Cooke a fait en sorte que j’ai progressé. Je ne me sens plus aussi invincible dans ma tête.

« On fait toujours les sacrifices dans le gym, mais dans la vie de tous les jours, on doit être bon aussi. Le mode de vie, mon entourage, je ne dormais pas, la récupération, mon alimentation n’était pas aussi bonne ; je suis plus que perfectionniste en ce moment. »

Cet échec surprenant l’a fait grandir. « On a eu des hauts et des bas. Être jeune et connaître des bas, ça a fait en sorte qu’on est aujourd’hui en championnat du monde et que nos chances sont bonnes pour gagner parce que la misère, on l’a vécue quand on n’était pas prêt à la vivre. »

Il se dit entre autres beaucoup plus patient sur le ring aujourd’hui. « Je suis émotif dans la vie de tous les jours ; en amour, j’adore ma femme et mes enfants, mais dans le ring, ce n’est pas nécessairement bon.

« Dans l’élite contre des gars comme Murata, ça va être difficile, il faudra être patient. C’est la patience que je n’avais pas contre Brandon Cooke, il m’a laissé me brûler parce que j’étais émotif. »

Préparation

Le camp d’entraînement de Butler aura lieu à Montréal. On y travaillera l’aspect physique, mais aussi l’aspect psychologique. L’un de ses deux entraîneurs avec Reynald Boisvert, l’ancien poids lourd Jean-François Bergeron, fera partager ses expériences.

Le 29 septembre 2007, à Oldenburg, en Allemagne, il disputait un combat de championnat du monde contre Nikolay Valuev, monstre de 7 pi et 328 lb. Il avait perdu par décision unanime.

C’est une chose de rêver à un championnat du monde, mais c’en est une autre de se retrouver les deux pieds dedans.

Jean-François Bergeron

« Les émotions ne sont pas les mêmes, racontait Bergeron hier. On va le préparer à gérer ses émotions. C’est de lui dire comment il va se sentir. J’ai un passé qui peut l’aider. Quand j’ai boxé contre Valuev, j’étais super bien préparé, mais j’ai senti l’intensité de la pression et je l’ai bien contrôlée. C’est ce que je veux transmettre à Steven. »

Bergeron et Boisvert le prépareront physiquement pour un long combat. « Le plus important, c’est la condition physique, dit Bergeron. Il doit être capable de faire 12 rounds. Murata est un gars très fort physiquement. On doit travailler sur le plan stratégique. Je ne vous dirai pas ce qu’on va faire, mais à ce niveau-là, l’aspect stratégique est très important. Le décalage horaire, c’est un autre dossier qu’on a commencé à regarder. On va se rendre au Japon 18 jours avant le combat. »

Camille Estephan ne craint pas les décisions malhonnêtes le jour du combat, comme celle dont a été victime Éric Lucas en Allemagne à l’époque.

« [Hassan] N’Dam a battu Murata chez lui au Japon, et les gens voyaient Murata gagnant. Monsieur Honda est à la tête d’une organisation crédible, et on va faire nos démarches pour s’assurer d’être protégés côté juges, mais aussi arbitres. On a placé nos pions pour bien faire les choses. On veut être traités de façon équitable. »

Murata avait le choix de son adversaire. Il n’a pas opté pour Butler afin d’avoir un combat facile, jure le promoteur. « Ils ont choisi Steven parce qu’ils ont besoin de vendre ce gars-là [Murata]. Quand tu as une défaite, c’est moins vendeur. Ils ont reçu beaucoup de critiques pour le combat de N’Dam. Les Japonais sont de grands amateurs de sports de combat, ils en veulent un. »

La triste réalité

Steven Butler vit des émotions particulières ces jours-ci. Son copain Patrick Day est mort il y a trois jours à la suite d’un violent knock-out sur le ring.

« On faisait du “sparring” ensemble. On s’encourageait toujours sur Instagram. Je lui parlais encore la semaine du combat, je pourrais vous montrer mes messages. Je lui avais dit : “C’est ta chance, tu peux gagner ce combat-là, mets ta vie en jeu.” Malheureusement, il a pris de mauvais coups. Est-ce la préparation ou autre chose ? On peut se poser mille questions. »

Le drame l’incitera à se préparer encore davantage. « Je ne donne pas beaucoup de temps à ma famille [en camp d’entraînement]. C’est un peu crève-cœur pour un père de famille comme moi, mais la boxe, c’est dangereux. »

Je veux mettre tout de mon côté pour voir mes enfants le lendemain du combat. Je vais les voir après Noël avec un beau cadeau et la ceinture.

Steven Butler

Steven Butler dit ne pas s’être remis en question à la suite du drame, qui suit également celui du Montréalais Adonis Stevenson.

« Je suis un bagarreur. Je vais me battre jusqu’à la fin. Je suis prêt à mourir sur le ring moi aussi. La boxe m’a sauvé la vie. Si je n’avais pas eu la boxe, je ne serais peut-être pas ici pour vous parler. Ç’a été ma deuxième chance. »

Reynald Boisvert dit ne pas craindre pour son poulain. « On ne peut le prévenir à 100 %, mais Steven, contrairement à Patrick Day et à ceux qui ont subi un mauvais sort, n’abuse pas des “sparrings”, et il y a des repos entre les combats. Le cerveau est un muscle qui a besoin de repos. Malheureusement, beaucoup de boxeurs morts faisaient beaucoup de combats d’entraînement en plus de leurs propres combats. Ils font ça pour gagner leur vie, mais le risque augmente. Je ne pourrais pas être dans le coin de quelqu’un qui sert de partenaire d’entraînement. »

Le montant de la bourse n’a pas été dévoilé, mais Camille Estephan affirme que Butler touchera le double de la bourse généralement allouée à un boxeur dont c’est le premier combat de championnat du monde.