Ne retenez pas votre souffle : la LNH n’annoncera pas qu’un volet féminin s’ajoute à sa structure en vue de la saison prochaine. Le circuit Bettman est, pour l’heure, occupé à sauver son propre navire du naufrage, et les discussions des derniers mois avec les différentes instances du hockey féminin n’ont pas encore porté leurs fruits.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Selon toute vraisemblance, ce n’est pas non plus à la rentrée 2021 que ça se produira : à quelques mois des Jeux olympiques de Pékin, les équipes nationales rapatrieront leurs athlètes en camp d’entraînement, ce qui priverait une ligue naissante de ses meilleurs éléments.

Au sein de l’Association des joueuses professionnelles de hockey féminin – AJPHF, ou PWHPA dans son sigle anglais –, on ne cache pas qu’une saison inaugurale en 2022-2023 serait un scénario souhaitable et envisageable.

« Ça me semble tout à fait réaliste », constate Jayna Hefford, consultante aux opérations pour l’association. Cette ex-joueuse olympique canadienne, membre du Temple de la renommée, est considérée comme une voix forte non seulement pour le hockey féminin, mais également sur toute la planète hockey.

PHOTO NATHAN DENETTE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jayna Hefford en compagnie du commissaire de la LNH Gary Bettman lors de son intronisation au Temple de la renommée du hockey, à Toronto, en novembre 2018

Par contre, elle avoue que la pandémie actuelle « ruine les plans de tout le monde », dans le sport professionnel comme ailleurs, et que beaucoup d’inconnu subsiste.

En coulisses, on chuchote par contre que le moment serait particulièrement bien choisi pour inclure la diffusion de matchs féminins au contrat de télévision national de la LNH aux États-Unis, alors que l’entente actuelle avec NBC arrivera à échéance après la saison 2020-2021.

L’apparition d’une nouvelle entité en 2022 serait « logique », croit aussi Liz Knox, ex-joueuse du Thunder de Markham, de la défunte Ligue canadienne, et actuelle administratrice de l’AJPHF.

Patience

La Torontoise insiste toutefois sur la nécessaire patience qui est prônée dans l’organisation qui regroupe quelque 200 joueuses, y compris l’essentiel des olympiennes canadiennes et américaines.

Même si certaines tapent du pied, « on est dans le long terme », insiste Liz Knox. Les modèles de professionnalisation observés dans un passé récent « ne nous ont pas amenées là où nous devrions déjà être », constate-t-elle.

La Ligue nationale féminine, à laquelle La Presse a consacré un reportage dans son numéro de lundi, traîne la réputation peu enviable de contraindre ses joueuses à des conditions de travail en rupture avec l’idée d’un « vrai » circuit professionnel. La Ligue canadienne, quant à elle, offrait un meilleur sort à ses athlètes, mais ces dernières n’ont empoché un maigre salaire qu’à ses deux dernières années d’existence, et la direction a subitement annoncé un arrêt des activités au printemps 2019, faute de liquidités pour aller plus loin.

PHOTO COLE BURSTON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Liz Knox, administratrice de l’AJPHF

Quand une ligue professionnelle sera créée, ça doit être fait de la bonne façon. Il n’y a aucune raison de bousculer les décisions.

Liz Knox, administratrice de l’AJPHF

L’AJPHF ne cache pas ses intentions : elle souhaite conclure un partenariat ferme avec la LNH, calqué sur le modèle de celui unissant la NBA à son pendant féminin, la WNBA. C’est-à-dire des organisations qui partagent des structures administratives communes, des ressources matérielles et humaines et même, dans certains cas, des arénas.

Des discussions confidentielles ont eu lieu au cours des derniers mois avec de hauts dirigeants de la LNH. Le commissaire de la LNH, Gary Bettman, a en outre rappelé à La Presse il y a quelques semaines qu’une ligue, la LNHF, « existait déjà ». Autant du côté de la LNHF que de l’AJPHF, on ne voit toutefois pas là un obstacle si la LNH manifestait une réelle intention d’ajouter un volet féminin à ses activités.

Le développement de la LNHF ne pointe pas, de toute façon, vers ce scénario. Directrice de l’Association des joueuses de cette ligue, Anya Packer a indiqué à La Presse qu’elle « apprécie ce que la LNH fait » pour la LNHF, notamment par le truchement d’un appui financier, mais qu’elle croit « fermement » que l’avenir du hockey « doit être bâti par des femmes ».

Progrès

Du côté de l’AJPHF, on se montre néanmoins enthousiaste devant le contact qui a été établi depuis un an avec l’Association des joueurs ainsi qu’avec les différentes équipes de la LNH.

« La Ligue tente de rester neutre, mais on a reçu beaucoup d’appuis de propriétaires d’équipe et de directeurs généraux », assure Liz Knox, qui souligne que des ponts ont été bâtis, entre autres, avec les formations de Montréal, Toronto, Calgary, Chicago, Philadelphie, San Jose et l’Arizona – autant d’endroits où se sont arrêtées les joueuses de l’AJPHF pour y disputer des matchs hors concours.

Par ailleurs, même si la LNH ne s’est pas encore engagée en faveur de la création d’une nouvelle ligue, Jayna Hefford estime sans détour que du « progrès » a été fait. Elle cite en exemple l’affrontement Canada–États-Unis disputé à 3 contre 3 pendant le week-end du match des Étoiles de la LNH, à St. Louis, en janvier dernier.

PHOTO JEFF ROBERSON , ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

L’affrontement Canada–États-Unis disputé à 3 contre 3 a sans conteste été le clou de la soirée du concours d’habiletés lors du dernier match des Étoiles de la LNH

Le court match, spectaculaire, a sans conteste été le clou de la soirée du concours d’habiletés. Il est aussi devenu un rare fait saillant au cours d’une année misérable pour le hockey féminin, marquée entre autres par l’annulation du Championnat du monde et de la Coupe des quatre nations.

Mais à St. Louis, un élément a particulièrement frappé Hefford, qui était derrière le banc du Canada : les 20 joueuses sur la glace, toutes des membres de l’AJPHF, portaient un chandail frappé du logo de la LNH.

Ç’aurait pu être n’importe quel logo, mais c’est celui-là [celui de la LNH] qu’elles portaient. C’est certainement un signe de progrès.

Jayna Hefford, consultante aux opérations de l’Association des joueuses professionnelles de hockey féminin (AJPHF)

Nouvelle approche

Alors qu’elle planche sur sa saison 2020-2021, l’AJPHF a apporté quelques changements à sa structure.

Cinq centres d’entraînement régionaux seront créés : à Montréal, Toronto, Calgary ainsi qu’au New Hampshire et au Minnesota. Dans chaque région, un groupe de 25 joueuses sera sélectionné, et l’association s’engage à leur fournir des vestiaires, des gymnases ainsi que du personnel de soutien et d’entraîneurs.

Mais un autre changement, plus philosophique celui-là, s’est opéré au cours des derniers mois : plutôt que de faire la promotion de l’AJPHF au détriment de la LNHF, on met de l’avant l’idée d’organisations complémentaires qui pourraient vivre parallèlement à moyen et à long terme. Et ce, même si c’est en partie un boycottage de la LNHF qui a mené à la formation de l’AJPHF l’année dernière.

L’an passé, on a voulu faire comprendre qu’à nos yeux, la ligue existante n’était ni la réponse ni la solution pour le futur du hockey féminin.

Karell Émard, ex-joueuse des Canadiennes de Montréal

« On voulait prouver qu’on méritait d’être là ; maintenant, on est établies, ça fait toute la différence », explique Karell Émard, désormais impliquée de près dans les activités du « chapitre » de l’AJPHF dans la métropole.

Selon elle, l’association souhaite mener une « conceptualisation » bien plus large du hockey féminin nord-américain postuniversitaire, qui ne se traduirait pas nécessairement en une ligue unique.

« Il y a une centaine d’équipes collégiales aux États-Unis, en plus de celles au Canada. Si on présume que 5 filles [obtiennent leur diplôme] par année, ça donne plus de 500 joueuses », note Vanessa Gagnon, ex-joueuse de l’Université Clarkson qui fait désormais partie de l’AJPHF.

« Même si la moitié abandonnait le hockey, il reste quand même 250 joueuses, chaque année, qui sont au sommet de leur forme, poursuit-elle. Mais elles ne pourront pas toutes jouer dans la ligue élite. Pour les hommes, il y a la LNH, mais aussi d’autres ligues en dessous. Le bassin de joueuses est bien assez gros pour qu’on aspire à ça. »

« Les deux peuvent exister », renchérit Karell Émard au sujet de l’AJPHF et de la LNHF. « On n’a juste pas la même offre de services », ajoute-t-elle, en référence au fait que le calibre de la LNHF a considérablement chuté depuis le boycottage de 2019.

Liz Knox rappelle pour sa part que le hockey féminin est un sport « relativement jeune ». « On oublie rapidement comment les choses ont commencé pour la LNH, mais les matchs étaient disputés dans des arénas communautaires », dit-elle.

« Alors si on construit les fondations comme il faut, peut-être que dans 10 ans, on aura oublié les difficultés qu’on vit en ce moment. »