Au cours des prochaines semaines, nous vous offrirons une analyse de chacun des repêchages du Canadien depuis 2003. Cette cuvée coïncide avec l’entrée en poste de Trevor Timmins à titre de directeur du recrutement amateur chez le CH. Nous replongerons dans le contexte de l’équipe à la veille de chaque cuvée, rappellerons les déclarations enthousiastes de l’époque, avant de terminer avec le bilan.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

LE CONTEXTE

En raison du lockout qui a paralysé la LNH tout l’hiver, Gary Bettman opte pour une loterie étendue à toutes les équipes, une semaine avant le repêchage, qui a été repoussé à la fin juillet. Le Canadien joue de chance et remporte le cinquième lot. Le suspense a duré un bon moment. Le CH était encore dans la course au premier choix et à Sidney Crosby avec cinq enveloppes à ouvrir…
Si on avait respecté le classement de la saison 2003-2004, le Canadien aurait repêché au 18e rang. Le 5e rang constitue sa meilleure position depuis le repêchage 1984 (Montréal avait repêché Petr Svoboda).
La veille du repêchage, Bob Gainey avoue ne pas avoir de préférence entre un attaquant et un gardien. Après Sidney Crosby, Bobby Ryan, Benoit Pouliot, Gilbert Brule et les défenseurs Jack Johnson et Marc Staal sont parmi les mieux cotés. On sent un intérêt marqué du CH pour Pouliot.
Par contre, la relève semble plus faible en défense. Mark Streit et Alexei Emelin, repêchés en 2004, sont toujours en Europe et on ne connaît pas encore leur valeur. Mike Komisarek et Ron Hainsey commencent à toucher à la LNH. Par contre, les défenseurs à Montréal, Sheldon Souray, Andrei Markov, Craig Rivet et Francis Bouillon n’ont pas encore 28 ans.
La banque d’espoirs à l’attaque semble mieux garnie avec Chris Higgins, Tomas Plekanec, Andrei Kostitsyn, Mike Ribeiro, Michael Ryder, Marcel Hossa, Kyle Chipchura et Alexander Perezhogin.
Devant le filet, José Théodore a 28 ans. Cristobal Huet, 29 ans, s’apprête à faire ses débuts avec le Canadien; Jaroslav Halak, repêché deux ans plus tôt, a joint Lewiston dans la LHJMQ et connu un hiver intéressant et s’apprête à joindre les rangs professionnels et Yann Danis, l’un des joueurs les plus convoités après sa carrière dans la NCAA, a connu une fabuleuse première saison au sein du club-école du Canadien avec une fiche de 28-17-6, une moyenne de 2,34 et un taux d’arrêts de .924 dans une Ligue américaine rendue plus puissante en raison du lockout.

LES CHOIX

Sans surprise, Sidney Crosby constitue le premier choix par les Penguins de Pittsburgh. Suivent dans l’ordre Bobby Ryan (Anaheim), Jack Johnson (Caroline) et Benoit Pouliot (Minnesota). On sent le mécontentement sur certains visages à la table du Canadien. Pouliot semblait un attaquant très convoité. Il venait d’obtenir 67 points en autant de rencontres avec les Wolves de Sudbury, son gabarit de 6 pieds 3 pouces et 200 livres, sa vitesse et ses habiletés naturelles faisaient saliver bien des recruteurs. Il se situait d’ailleurs au deuxième rang derrière Crosby sur la liste de plusieurs recruteurs.
Stupéfaction à l’hôtel Westin d’Ottawa où se déroule se repêchage post-lockout, lorsque Trevor Timmins se présente au micro pour annoncer le choix de l’équipe dans son français cassé :
« Le club de hockey Canadien est fier de sélectionner, de la WHL, Tri-City Americans, le gardien Carey Price ! »
Price a connu une brillante saison à Tri-City, mais sa performance au Championnat mondial des moins de 18 ans quelques mois plus tôt a laissé une très mauvaise impression. Il demeure le gardien le mieux coté, mais certainement pas un cinquième choix au total.
Les analyse de TSN sont assommés et ils ne s’en cachent pas en ondes. « Je n’ai rien contre les qualités athlétiques de Price, il possède une bonne technique et il contrôle bien la rondelle, mais pensez-y bien : José Théodore, Cristobal Huet, ils ont embauché Yann Danis de l’université Brown, ça n’est pas logique, ils ont tellement d’autres besoins. Leur défense est fragile, ils viennent de perdre Patrice Brisebois, ils n’ont pas de gros joueurs de centre à part Radek Bonk, acquis à un prix énorme, le gardien Mathieu Garon.

« Le défenseur Marc Staal était encore disponible, a poursuivi un autre analyse de TSN, Gilbert Brule, un grand marqueur des Giants de Vancouver, également, tout comme Anze Kopitar. Price a connu des hauts et des bas au Championnat mondial des moins de 18 ans, il a été chassé des buts dans une défaite douloureuse contre la Suède, mais il a rebondi. Il a parlé à ses coéquipiers et il a remporté ses deux derniers matchs et le Canada a remporté l’or. »
C’est la fête à la table des Blue Jackets de Columbus. Ils rêvaient à Gilbert Brule, 87 points en 70 matchs dans la Ligue junior de l’Ouest. Les Blackhawks de Chicago optent pour l’ailier Jack Skille au septième rang et les Sharks de San Jose pour un autre attaquant, Devin Setoguchi. Ottawa, semble-t-il lorgnait Price. Ils jettent leur dévolu sur le défenseur américain Brian Lee. Vancouver choisit un autre défenseur, Luc Bourdon, au dixième rang. Anze Kopitar, pourtant l’un des favoris avant le repêchage, est toujours disponible pour les Kings de Los Angeles au onzième rang.
L’un des bons espoirs du Québec, Guillaume Latendresse, un attaquant de puissance doté capable de marquer à la tonne, n’a toujours pas été réclamé au début de la 2e ronde. Il figure pourtant au 10e rang sur la liste du CH. L’équipe ne repêche pas avant le 56e rang, six places avant la fin de la 2e ronde. Timmins supplie Bob Gainey d’effectuer une transaction pour s’avancer de plusieurs rangs dans cette ronde. Gainey s’exécute offre aux Rangers son choix de 2e ronde (56e au total) et un choix de 3e ronde (66e au total) pour le 45e choix au total.

QUELQUES CITATIONS

Si Sidney Crosby est LE joueur de ce repêchage, Price est LE gardien, il est dans une classe à part. Il est vraiment excellent, peut-être pas dans la même classe que (Marc-André) Fleury ou Roberto Luongo, mais pas loin. Mais je ne sais pas s’il va être disponible au 9e rang, peut-être que les nouveaux règlements vont changer la façon de penser pour les gardiens et que quatre ou cinq d’entre eux vont sortir en 1ère ronde.

Le recruteur d’un club de la LNH à Marc Brassard, du Droit d’Ottawa, avant le repêchage, où on prête des intentions aux Sénateurs de s’intéresser à Price.

Anze Kopitar est sur notre liste. C’est un bon joueur, il a très bien joué en Autriche ce printemps au Championnat du monde et il affrontait les meilleurs de la planète. Je trouve qu’il a un défaut : parfois, il est un peu lent à se mettre en marche. Mais il contrôle très bien la rondelle et sa vision du jeu est excellente. Je sais qu’il vient d’un pays encore inconnu du monde de la LNH. Je sais qu’il n’y a jamais eu un seul Slovène dans cette ligue, mais ce n’est pas un problème pour moi. Il a du talent, et c’est tout ce qui compte.

Trevor Timmins, avant le repêchage

On pensait qu’il était le meilleur joueur disponible quand est venu le temps de choisir. Il y avait plusieurs bons gardiens disponibles dans les deux premières rondes et il se distinguait des autres, et même des joueurs aux autres positions. Je crois que nous avons obtenu un joueur de qualité, qui pourra nous aider un jour. Et nos gars (les recruteurs) sont payés pour prendre de telles décisions. On ne l’a pas choisi pour remplacer José, mais il faut penser un peu à l’avenir. On espère aussi signer Halak cet été, il a joué en Amérique du Nord cet hiver.

-BOB GAINEY, DG du Canadien, le jour du repêchage.

Je suis vraiment excité, très heureux de me joindre à l’organisation du Canadien. Je suis un peu surpris d’avoir été repêché aussi haut, je ne savais pas à quoi m’attendre, mais je suis très heureux.

Carey Price

LA SUITE

Carey Price a été envoyé vite dans la gueule du loup par Bob Gainey, après avoir remporté la Coupe Calder dans la Ligue américaine à ses premiers pas dans les rangs professionnels et la conquête de la médaille d’or au Championnat mondial junior. Son développement a tardé. Jaroslav Halak, son aîné de deux ans, l’a même devancé brièvement dans la hiérarchie, au printemps 2010, avant d’être échangé aux Blues de St. Louis.
Quinze ans après ce repêchage, Price a une fiche de 348-250-74, au premier rang de l’histoire du Canadien au chapitre des victoires. Il a une moyenne en carrière de 2,49 et un taux d’arrêts de .917. Il a remporté les trophées Hart remis au joueur par excellence dans la LNH et le trophée Vézina du meilleur gardien en 2015. Il a été proclamé le meilleur joueur de la Ligue par ses pairs cette année-là. Il a aussi une médaille d’or olympique, une médaille d’or en Coupe du monde et une médaille d’or au Championnat mondial junior.
Il lui manque une Coupe Stanley, ou du moins une finale, pour entrer dans la légende. Sa fiche en séries éliminatoires s’établit à 25-31 malgré une moyenne de 2,53 et un taux d’arrêts de .914, des statistiques semblables à celles de la saison régulière.

Price avait permis au Canadien d’atteindre la finale de l’Association de l’Est en mai 2014. Mais il a été blessé au genou dès le premier match par une violente charge de l’attaquant Chris Kreider. Il était dominant ce printemps-là avec une moyenne de 2,36 et un taux d’arrêts de .919. Il n’a jamais affiché un taux d’arrêts inférieur à .920 lors de ses deux participations suivantes en séries.
Le Canadien a été chanceux de voir le Wild lui soutirer Pouliot au quatrième rang. Pouliot a disputé 625 matchs en carrière, mais obtenu seulement 263 points. Brule, Skille et Setoguchi n’ont pas connu de grandes carrières. Brian Lee a été un flop à Ottawa. Luc Bourdon est décédé tragiquement avant de s’établir à Vancouver.
Kopitar, lui, a remporté deux Coupes Stanley à Los Angeles. Il est à 50 points d’atteindre la fameuse marque des 1000. On a longtemps reproché au Canadien de lui avoir préféré Price.
L’argument le plus souvent entendu : Los Angeles a remporté la Coupe avec Kopitar et son gardien repêché en troisième ronde cette année-là, Jonathan Quick, une stratégie plus payante. Il ne s’agissait pourtant pas d’une stratégie réfléchie. À preuve, le gardien Jonathan Bernier a constitué le 11e choix au total des Kings l’année suivante. On ne pouvait prévoir une telle éclosion de la part de Quick, ni de Halak, encore vert à l’époque.
Malgré une carrière écourtée par les commotions cérébrales, Latendresse a disputé plus de matchs que 14 joueurs repêchés en première ronde, et marqué plus de buts que 9 des 15 attaquants repêchés dans cette première ronde. Il vient au 17e rang des buteurs de sa cuvée, même s’il a disputé plusieurs centaines matchs de moins que la plupart des joueurs devant lui.
Le jeune homme a été mal utilisé à Montréal. Il a tout de même connu deux saisons de 16 buts avant l’âge de 21 ans au sein d’un troisième trio et sans participer aux supériorités numériques. Il se dirigeait vers une saison de 20 buts à sa troisième année à Montréal, mais une blessure l’en a empêché. Bob Gainey l’a échangé après seulement trois ans pour Benoit Pouliot. À son arrivée au Minnesota, Latendresse a compté 25 buts en 55 matchs, un rendement de 37 buts sur une saison complète. Les commotions cérébrales ont commencé à le ralentir la saison suivante.

Aux rondes suivantes, le Canadien a repêché deux autres Québécois, Mathieu Aubin et Philippe Paquet, mais ils n’ont pas réussi à atteindre la LNH, ni même à s’établir dans la Ligue américaine.
Matt D’Agostini et Sergei Kostitsyn, eux, ont constitué de belles surprises. Dès sa première année, Kostitsyn a fait sa marque avec le Canadien, en amassant huit points en douze matchs de séries éliminatoires. Mais come son frère Andrei, des problèmes de consommation ont contribué à gâcher sa carrière. Il a tout de même amassé 50 points en 77 matchs à Nashville après avoir été échangé par Bob Gainey pour Dustin Boyd et Dan Ellis, dont le total combiné de matchs avec le CH se chiffre à… dix.
D’Agostini a lui aussi été échangé par Gainey assez tôt dans sa carrière, pour Aaron Palushaj. Il a connu une saison de 46 points à St. Louis, avant que s'éteigne ce feu de paille. Palushaj a obtenu cinq points en 41 matchs à Montréal.
Au final, le Canadien a repêché le meilleur gardien de sa génération en Carey Price. Latendresse, D’Agostini et Kostitsyn figurent parmi les 30 meilleurs compteurs de cette cuvée, même si aucun n’a été repêché avant le 45e rang.

NOTE FINALE : 9/10

Les choix du CH en 2005

Note : les joueurs dont les noms sont marqués d’un astérisque ont joué 300 matchs ou plus dans la LNH.

Carey Price*, gardien, 1ère ronde, 5e total.

Le meneur dans l’histoire du Canadien au chapitre des victoires.

Guillaume Latendresse, ailier, 2e ronde, 45e total.

Attaquant de puissance prometteur freiné après 341 matchs en raison des commotions cérébrales.

Juraj Mikus, centre, 4e ronde, 121e total.

Jamais proche de la LNH.

Mathieu Aubin, centre, 5e ronde, 130e au total.

Plus souvent dans l’ECHL que dans la Ligue américaine.

Matt D’Agostini*, ailier, 6e ronde, 190e total.

Une surprenante saison de 46 points et 21 buts à St. Louis.

Sergei Kotstitsyn*, ailier, 7e ronde, 200e au total.

Un autre qui a débloqué ailleurs : 50 points à Nashville en 2010-2011.

Philippe Paquet, défenseur, 7e ronde, 229e au total.

ECHL après ses quatre années dans la NCAA, puis l’Europe.