Au cours d’un long entretien privé d’une rare transparence, le directeur général du Canadien a parlé ouvertement du développement de ses joueurs et de son plan de réinitialisation qui donnera des résultats dès l’an prochain, juge-t-il, si l’équipe joue évidemment de façon plus constante et structurée.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Fidèle à son plan

Dans un monde idéal, Nick Suzuki continuera d’être un centre d’impact l’an prochain; Jesperi Kotkaniemi sera plus gros, plus fort, meilleur à 20 ans qu’à sa première saison; Jonathan Drouin sera l’attaquant pressenti lors de l’échange de Sergachev; le trio de Phillip Danault continuera d’exceller; Carey Price aura un meilleur appui; Alexander Romanov sera avec le CH et aura déjà un certain impact; Jordan Harris se battra peut-être pour un poste en défense… et pour Cole Caufield, ça pourrait attendre encore un an.

Marc Bergevin ne l’a pas dit tel quel, au cours d’un long entretien privé d’une rare transparence, jeudi avant le match contre les Rangers de New York, mais son fameux plan de réinitialisation donnera des résultats dès l’an prochain si ces critères sont remplis. Et aussi, surtout, si l’équipe joue de façon plus constante et structurée.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Marc Bergevin et notre journaliste Mathias Brunet.

« J’espère que Suzuki n’aura pas la guigne de la deuxième année », confie le directeur général du Canadien. 

« J’aimerais que KK [Kotkaniemi] passe à la prochaine étape. On souhaite l’arrivée de Romanov. On considère peut-être sacrifier cet été un élément en attaque pour du renfort en défense, s’il y a une ouverture, évidemment. »

Mais une chose est sûre : si on joue avec le même manque de constance, on ne participera pas aux séries. Il n’y a pas un joueur qui va venir cet été et qui va nous garantir une participation aux séries.

Marc Bergevin

Le DG du Canadien était flanqué du vice-président aux affaires publiques et aux communications pour le groupe CH, Paul Wilson, et par son directeur des affaires légales, et grand manitou des finances, John Sedgwick, de façon à donner l’information la plus détaillée possible.

Bergevin insiste : l’éclosion des jeunes et l’envol de l’équipe passeront par le collectif.

« Pourquoi [les Blue Jackets de] Columbus, avec toutes [leurs] blessures, avec la perte de [Artemi] Panarin et [Sergei] Bobrovsky, surprennent ? Ils ont décidé de jouer en équipe et de porter une attention aux détails. Les joueurs doivent acheter la salade vendue par l’entraîneur et jouer de façon structurée, être prêts à sacrifier leurs statistiques personnelles pour le bien de l’équipe. Les bonnes équipes font ça. Et moi, j’y crois vraiment. »

Le discours de Marc Bergevin demeure le même depuis avril 2018, quand Geoff Molson lui a donné le mandat d’entamer son deuxième plan quinquennal. Pas question de sacrifier des espoirs ou des choix pour des raccourcis, mais pas question non plus de se débarrasser de vétérans et ainsi d’annihiler toute chance de participer aux séries. « De toute façon, les reconstructions n’offrent aucune garantie non plus », dit-il.

Malgré son désir de garder l’équipe compétitive, il n’a jamais échangé de choix de premier tour ou d’espoir de premier plan pour des résultats plus rapides. « Je ne prendrai pas de décision à court terme pour bien paraître et faire mal à l’équipe à long terme. Peut-être que ça va me coûter mon poste, mais j’ai trop de respect pour [l’organisation]. »

Plan de réinitialisation

Peut-être sa phase de rajeunissement aurait-elle été mieux acceptée s’il avait été embauché en 2018 et que les fans n’avaient pas en tête la fin difficile de son premier plan quinquennal.

La première phase de son règne a pourtant été ponctuée de quatre saisons de 100 points (au pro rata pour la saison écourtée) ou plus, quatre participations aux séries, dont un carré d’as.

« Oui, j’aimerais peut-être que le public voie la démarcation en 2018 entre les deux phases. Quand je suis arrivé, en 2012, l’équipe venait de terminer au 27e rang du classement général. Dès le début, je me suis dit que ce n’était pas un si mauvais club. P.K. [Subban] était jeune, Patch [Max Pacioretty] était jeune, Pricer [Carey Price] était jeune, Markov jouait encore du bon hockey. À l’interne, il y avait un peu de bisbille. L’environnement n’était pas sain. C’était tout croche entre eux. [Erik] Cole se chicanait avec untel. Je me suis dit qu’on allait faire des ajustements pour donner une chance à ce groupe-là.

« On a fait les séries dès la première année et on a perdu contre Ottawa [au premier tour]. On a atteint la finale d’association la deuxième année. La troisième année, on était au deuxième rang du classement général quand Pricer s’est blessé le 25 novembre à New York. On a raté les séries. Tu perds ton joueur de concession, ça nuit. Rien ne me disait que ce groupe-là n’était pas capable de performer. On n’a pas fait de grands changements, et on a obtenu 103 points l’année suivante. On a perdu en première ronde contre les Rangers. »

L’équipe a finalement heurté un mur en 2017-2018, à la suite aussi des départs de Markov, d’Alexei Emelin et de Nathan Beaulieu du côté gauche en défense. Bergevin a alors évoqué des problèmes d’attitude et fait exploser son noyau. 

C’était le temps de faire des changements, de passer à autre chose.

Marc Bergevin

« On a échangé Pacioretty, Galchenyuk, ç’a été pour moi notre deuxième mandat. Mais quand je regarde la première phase, on a eu de bonnes séquences, même si on n’a pas atteint le but ultime de gagner la Coupe Stanley. »

Marc Bergevin et le Canadien en sont à la deuxième année du plan de « réinitialisation ». L’équipe ratera les séries pour la troisième année consécutive, les deux premières de la phase de rajeunissement, et la dernière du premier plan quinquennal. D’où l’impatience des fans et de nombreux médias. 

Mais ne comptez pas sur le DG pour compromettre son plan malgré la tempête.

Patience avec Caufield et Kotkaniemi 

PHOTO KEVIN LIGHT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Cole Caufield a été le choix de premier tour du Canadien, 15e au total, en 2019.

Même si la relance de l’équipe passe par les jeunes, Marc Bergevin veut éviter de lancer dans la gueule du loup trop rapidement l’un de ses plus beaux espoirs, Cole Caufield, choix de premier tour, 15e au total en 2019. On l’a fait avec Kotkaniemi, les attentes ont vite grandi, et sa rétrogradation a été considérée comme un échec par beaucoup, malgré le jeune âge du Finlandais.

« Cole Caufield connaît une bonne année [dans la NCAA], dit Marc Bergevin. Mais, à nos yeux, il n’est pas prêt. On va prendre une décision à la fin de l’année. S’il veut vraiment quitter le collège, on ne le forcera pas, mais on va lui recommander de rester [au Wisconsin]. Ça ne veut pas dire que c’est une déception. On vise le mieux pour son développement à long terme. On a encore les discussions à l’interne. C’est possible aussi qu’on le voie à Laval l’an prochain. Mais Laval aussi, ça va être difficile. C’est une ligue d’hommes. »

Même s’il a 34 points, dont 19 buts, en 32 matchs avec les Badgers, le jeune homme de 5 pi 7 po a encore des choses à peaufiner, estime le DG. 

Il a un peu de difficulté dans sa zone. Il va marquer quand il a la rondelle, et il va être capable de marquer ici, mais dans un match de hockey, le joueur n’a pas la rondelle longtemps. Il a encore du chemin à faire sans la rondelle. Il a aussi besoin de millage.

Marc Bergevin, au sujet de Cole Caufield

En le laissant un an de plus au Wisconsin, le Canadien réduira aussi les attentes des fans et des journalistes à son endroit.

« Ce qui fait peur, à Montréal, ce sont les attentes. Et nous, dans la mesure du possible, on essaie de réduire les attentes. Ce n’est pas pour être négatifs, mais c’est la réalité. C’est difficile pour Jack Hughes cette année; ça ne veut pas dire que c’est un mauvais joueur. »

Le cas Jesperi Kotkaniemi

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Jesperi Kotkaniemi

Marc Bergevin regrette-t-il d’avoir laissé son premier choix en 2018, Jesperi Kotkaniemi, jouer pour le Canadien à seulement 18 ans, l’an dernier ? « Non, répond-il sans hésiter. Je me suis basé sur son camp d’entraînement. Il méritait d’être ici. Personne n’aurait pu dire le contraire. Jusqu’en janvier, il allait bien. On s’est dit que c’était peut-être la fatigue. C’était correct qu’il ralentisse. Ce qui m’a déçu le plus, c’est son camp d’entraînement cette année. Il a eu un camp vraiment ordinaire en partant. Ses blessures par la suite ne l’ont pas aidé. »

On est heureux chez le Canadien de l’engagement et de l’éthique de travail affichés par Kotkaniemi depuis son renvoi chez le Rocket de Laval. Ça n’a pas toujours été le cas, dit-on. « On a eu ces discussions avec lui. On trouvait à l’interne qu’il y avait parfois un peu de résistance. C’est l’une des raisons pour lesquelles il n’a pas atteint le prochain niveau. On travaille pour l’aider et on ne veut pas qu’il pense qu’on est contre lui. Quand je l’ai vu jouer dernièrement, j’ai vu que son tempo avait augmenté. »

Kotkaniemi a accumulé 11 points à ses 11 premiers matchs avec le Rocket. Son talent crève les yeux. Mais il a encore beaucoup à apprendre à seulement 19 ans. 

Il doit améliorer la force de ses jambes. Son centre de gravité est bas quand il patine, mais il se redresse quand il entre dans une bataille pour la rondelle. Il doit rester bas.

Marc Bergevin, au sujet de Jesperi Kotkaniemi

« On veut aussi qu’il soit plus fort avec son bâton dans ses luttes pour la rondelle, ajoute Bergevin. On ne parle pas de grosses mises en échec. Le meilleur exemple, c’est Patrice Bergeron. Il ne frappe pas beaucoup, mais il gagne ses batailles. Nick Suzuki, il l’a. KK le fait, mais il doit le faire avec plus de constance. Il a encore les mêmes habitudes qu’il avait ici, mais [l’entraîneur] Joël [Bouchard] les voit et il travaille avec lui pour les corriger. Et ça s’améliore. Les habitudes de junior, c’est long à casser. KK, c’est un peu ça. »

Le dossier Romanov

PHOTO ERIK SIMANDER, ASSOCIATED PRESS

Alexander Romanov a été le choix de deuxième tour du Canadien en 2018.

Le Canadien espère toujours voir Alexander Romanov se joindre à l’organisation en prévision de la prochaine saison. On semble avoir bon espoir d’y parvenir, même si rien n’est confirmé. Bergevin s’est même rendu à Moscou cet hiver pour visiter le meilleur défenseur junior de Russie. « On voulait le rencontrer à nouveau, sa famille et lui. Maintenir la relation, leur signifier qu’on veut l’avoir à Montréal le plus tôt possible. »

Quand on lui demande de nommer le choix au repêchage dont il est le plus fier depuis le début de son règne en 2012, il nomme d’ailleurs Romanov sans hésiter.

« Je m’étais rendu en Suède à nos essais européens quelques semaines avant le repêchage de 2018 parce que mes gars m’avaient dit de l’avoir à l’œil. J’aimais sa façon de se comporter, de s’entraîner, sa façon de te regarder dans les yeux. J’aimais le kid. Des fois, ce n’est pas bon de faire ça non plus, mais il avait quelque chose. »

L’équipe a eu une décision à prendre au 38e rang parce qu’elle aimait beaucoup Romanov, mais qu’il ne s’agissait pas d’un défenseur si bien coté selon une majorité d’observateurs. Il ne figurait même pas sur la liste de certains clubs !

À l’interne, on nous disait d’attendre encore, mais avec Trevor [Timmins], on a décidé de le prendre rapidement. J’ai parlé à deux directeurs généraux après le repêchage, et ils m’ont dit qu’il n’aurait plus été libre au 56e rang avec notre troisième choix de deuxième tour…

Marc Bergevin

Certains voient en Romanov, défenseur gaucher, une émule de Vladimir Konstantinov, ancien défenseur légendaire des Red Wings; d’autres, un clone d’Alexei Emelin, anciennement du Canadien, défenseur robuste, mais limité offensivement.

« On va être prudents en disant qu’il commencera sur une troisième paire; ensuite, on verra comment il s’ajustera, dit Bergevin. Il joue avec des hommes en Russie, mais la LNH, c’est la meilleure ligue au monde. Éventuellement, il montera [en grade], mais on ne sait pas combien de temps ça prendra. C’est un défenseur très alerte. Le mot “alerte” est important. Il voit tout ce qui se passe sur la patinoire. Il brise beaucoup de jeux. »

Offensivement, cependant, il ne faut pas voir le prochain Erik Karlsson, prévient le DG. 

« Ce sera un jeune défenseur qui, à 23, 24 ans, nous donnera 24, 25 minutes contre les meilleurs trios adverses. Le genre de défenseur qu’on envoie sur la glace pour protéger une avance, jouer en infériorité numérique, peut-être jouer les 30 dernières secondes de la supériorité numérique quand tu sais que l’autre équipe revient avec son gros trio. Mais il faut lui donner du temps. Un défenseur comme ça, je le considère aussi important qu’un défenseur capable d’obtenir de 60 points, mais à risque. »

L’idée derrière un retour potentiel de Kovalchuk l’an prochain est non seulement de pourvoir un poste en attendant l’éclosion de Caufield, mais également de servir de grand frère à Romanov. 

Il va être bon pour Romanov. C’est la culture russe. On ne regarde pas juste ce que Kovy va faire sur la patinoire. C’est un bon pro et il amène beaucoup d’autres choses aussi.

Marc Bergevin

Et Poehling ?

Ryan Poehling, premier choix du Canadien, 25e au total, est un autre jeune dont on parle beaucoup. « La pire chose qui soit arrivée pour les médias et les fans, c’est son fameux match de trois buts. Ça a gonflé les attentes. Nous, ce soir-là, on s’est regardés, on était contents pour le kid, mais on s’est dit que, l’année prochaine, il allait peut-être en “scorer” juste trois… »

D’ailleurs, on ne s’attend pas chez le Canadien à le voir se développer comme centre offensif. « Dans ma tête, Poehling deviendra dans quelques années ton centre de troisième trio qui va gagner des mises en jeu, qui va jouer en désavantage numérique et affronter les gros trios adverses dans une très bonne équipe de hockey. »

Il faudra donc compter sur l’émergence de ces jeunes pour venir renforcer le noyau du CH l’année prochaine et les suivantes. Et ne retenez pas votre souffle le 1er juillet lors de l’ouverture du marché des joueurs autonomes.

« De plus en plus, le 1er juillet est une perte de temps. Les équipes ont déjà retenu les joueurs qu’ils veulent garder. Tu peux toutefois ajouter de petits morceaux. L’an dernier, ça a bien tourné pour nous, avec Ben Chiarot. Beaucoup de clubs se sont dit qu’ils auraient dû le prendre, j’en suis convaincu. Mais sinon, tous les DG vont le dire, mets ton téléphone de côté ce jour-là pour ne pas faire de stupidités… »

Concernant...

... sa visite au Colorado la semaine avant la date limite des échanges

« Ça n’est pas passé proche. J’aurais aimé ça, mais non. On n’est pas allés assez loin, mais ça peut changer. »

... les jeunes défenseurs gauchers

« Notre intention dans le cas de Mattias Norlinder [choix de troisième tour en 2019] est de le laisser jouer en Suède une autre année et, après, de l’amener avec nous. Jordan Harris [choix de troisième tour en 2018, membre de la première paire de défenseurs de l’équipe américaine au Championnat mondial junior], on est heureux de sa progression, on prendra une décision à la fin de la saison. Il est possible qu’on le fasse passer pro, ça va dépendre de lui. On a des discussions à l’interne à son sujet. Ce qui l’aide beaucoup, c’est son patin. Mais il devra probablement prendre du millage à Laval. »

... Morgan Rielly en 2012

« Oui, je l’aimais beaucoup. Mais je venais d’être embauché le 2 mai, et mon nouveau staff aimait beaucoup Alex Galchenyuk. J’étais avec Chicago cette saison-là, et on repêchait plus tard. On ne perdait pas notre temps avec Galchenyuk, qui allait probablement être choisi parmi les premiers; en plus, il n’avait presque pas joué cet hiver-là. Je regardais notre situation au centre, on avait [David] Desharnais, [Tomas] Plekanec, et Chucky était considéré comme un centre. Tu entres en poste, tu n’as pas vu jouer Galchenyuk et tu vas les forcer à prendre un autre joueur ? Ça commence bien une relation. J’ai laissé choisir. En plus, j’étais d’accord, je savais qu’on avait besoin de joueurs de centre. Mais j’aimais beaucoup Morgan Rielly. »
* Rielly a été choisi au cinquième rang par Toronto. Ce défenseur gaucher a amassé 72 points l’an dernier.

... l’échange Jonathan Drouin contre Mikhail Sergachev

« Si tu regardes aujourd’hui, peut-être un peu, oui, ça a fait mal à notre défense. Mais depuis l’échange [en juin 2017], Jo [Jonathan Drouin] n’a pas encore atteint son potentiel maximum. Tant que ça ne sera pas fait, c’est encore difficile de comparer les deux. À l’époque, on venait de perdre [Alexander] Radulov, et rapatrier un Québécois était important. On s’était posé une question importante : si les deux joueurs avaient été disponibles dans le même repêchage, lequel aurait-on choisi ? La réponse était Drouin. Dans toutes les décisions, il y a des risques. Mais ça en valait la peine à nos yeux. »

... Andrei Markov

« On a voulu le signer en 2017. On lui a offert plus que ce qu’il a reçu en Russie. Il n’avait pas d’agent. Même son ancien agent a dit qu’il lui aurait conseillé d’accepter notre offre. Je devais négocier avec lui. Ça n’a pas fonctionné. Peu de temps après, il a même dit à quelqu’un de proche de l’organisation qu’il regrettait de ne pas avoir accepté notre offre. Est-ce que je regrette qu’il n’ait pas accepté l’offre ? Oui, mais je n’aurais rien fait de différent. »