On dit souvent que le hockey est une méritocratie, même si dans les faits, ça ne s’avère pas toujours.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Avant de se faire clouer au banc, un joueur établi à qui il reste cinq autres années de contrat devra faire pas mal plus d’erreurs que le joueur de 21 ans qui arrive de la Ligue américaine. C’est de la simple gestion de ressources humaines.

Puis, il y a des cas de force majeure où le statut et le contrat ne comptent plus. C’est dans une telle situation que le Canadien se retrouvait, mardi, après 40 minutes.

Les Flyers, déjà en avance 2-1 dans la série, menaient 2-0 au pointage. Aussi bien dire que la saison du Tricolore était en jeu. La dernière fois que les Flyers en ont perdu trois de suite, c’était en janvier et ils avaient un itinéraire qui ressemble à celui qu’on prend pour économiser 80 $ sur un billet d’avion (c’était Los Angeles-Las Vegas-Phoenix-Raleigh).

Au risque de vous gâcher la surprise, le Canadien n’est pas revenu dans le match. Le pointage est resté 2-0 et les Flyers, en avance 3-1 dans la série, pourraient renvoyer le CH à la maison avec une victoire mercredi soir.

Domi, Drouin et Gallagher au banc

C’est là qu’il est intéressant de voir comment Kirk Muller a utilisé ses troupes, surtout à l’avant. Il était pris avec une attaque en panne sèche depuis les cinq buts du deuxième match. Il a tenté à peu près tous les trios inimaginables avec les 12 attaquants à sa disposition.

« On doit générer plus de vitesse en zone neutre. C’est pourquoi j’ai essayé des combinaisons, pour voir si on pouvait trouver de la cohésion entre des joueurs », a expliqué Muller, entraîneur-chef par intérim, après le match.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Entraînement du Canadien au Complexe sportif Bell de Brossard. Sur la photo : Max Domi et l’entraîneur Kirk Muller.

À quoi ont ressemblé ses décisions à l’avant en troisième période ? En haut de la liste, Phillip Danault et Joel Armia, avec respectivement 10 et 9 présences. Une situation qui s’explique par les quatre minutes jouées par Montréal en désavantage numérique. Paul Byron et Artturi Lehkonen, eux aussi employés dans ces circonstances, ont chacun obtenu huit présences.

On arrive ensuite aux joueurs qui n’ont pas joué en infériorité numérique. Nick Suzuki : huit présences. Jesperi Kotkaniemi et Tomas Tatar : sept présences chacun.

Et puis, on arrive aux trois cas étonnants. Max Domi : cinq présences. Brendan Gallagher et Jonathan Drouin : quatre présences. Les cas de Domi et de Drouin sont particulièrement révélateurs ; ni l’un ni l’autre n’a joué pendant les cinq dernières minutes de la rencontre. Drouin a en outre passé huit minutes cloué au banc, entre les minutes 4 et 12 de la période.

« Je devais y aller avec mes gars qui fonctionnaient, a répondu Muller. On a des joueurs qui ont eu des chances de marquer. Ces décisions sont prises au fil d’un match, basées sur ce qui nous donnait les meilleures chances de marquer un but ou deux. »

Gallagher n’a pas semblé apprécier sa troisième période. « Si l’entraîneur sent que d’autres joueurs font mieux le travail que toi, c’est son rôle, a-t-il dit. Ça ne veut pas dire que je l’accepte, mais c’est mon travail de jouer. Donc quand mon tour vient, j’essaie d’aider l’équipe. »

Le numéro 11 s’est ensuite fait demander s’il jouait en dépit d’une blessure. « Je suis correct », a-t-il répondu. Notons que sa déclaration n’a pas été faite sous serment. En séries, il n’allait pas dévoiler qu’il n’est pas à 100 %. Mais même s’il continue à tout donner, il ne joue pas comme un joueur en pleine santé, et ce, depuis la série contre Pittsburgh. Il est à 0 but sur 34 tirs. Sur le premier but, il a perdu une rondelle qu’il n’aurait pas perdue quand il joue au sommet de sa forme. Plaidons les circonstances atténuantes.

Les cas de Drouin et de Domi sont nettement plus préoccupants. Rien n’indique qu’ils sont blessés. Drouin n’a cadré aucun tir sur Carter Hart ; il s’est retrouvé pratiquement seul devant le gardien des Flyers en milieu de match, et a tiré hors cible. Domi a obtenu un tir, et ses décisions douteuses avec la rondelle continuent à ressortir.

PHOTO JOHN E. SOKOLOWSKI, USA TODAY SPORTS

Carter Hart (79) et Jonathan Drouin (92)

Drouin a trois autres années de contrat à écouler. Il est déjà convenu qu’il ne deviendra jamais Patrice Bergeron, mais si les entraîneurs ne lui font pas confiance quand la saison est en jeu, on peut se demander où ira la relation entre lui et l’équipe.

Domi doit renégocier son contrat quand la saison prendra fin. Après avoir passé les cinq premiers matchs des séries au sein du quatrième trio, il a été promu dans les « top 9 », mais ses trois seuls points des séries ont été récoltés dans un deuxième match contre les Flyers qui ressemble de plus en plus, avec le recul, à un mirage.

Voici deux joueurs de 25 ans, l’âge où les joueurs atteignent le juste milieu entre la jeunesse et l’expérience. Drouin a toujours été, jusqu’à cet été 2020, un joueur dont les performances étaient supérieures en séries. Domi, ne serait-ce qu’avec son nom de famille, a toujours intrigué bien des observateurs avec son potentiel en séries.

Ce ne sont pas des séries « normales », en l’absence de spectateurs ? Effectivement. Mais un bon administrateur ne peut pas baser son évaluation sur ce critère. Qui sait quand les matchs de hockey pourront être joués devant 20 000 spectateurs déchaînés ?

Marc Bergevin n’a pas des tonnes de contrats à renégocier cet été, mais il aura bien des décisions cruciales à prendre.

Dans le détail

Le courage des Flyers

Shea Weber a tenté neuf tirs vers Carter Hart mardi. Un seul a raté la cible. Hart en a arrêté trois. Les cinq autres ? Bloqués par de courageux patineurs. S’il était soldat dans l’armée américaine, Robert Hagg aurait obtenu la Médaille de l’Honneur, pour être resté dans la ligne de tir de Weber, la tête tournée. La rondelle a finalement dévié sur son casque. « Il s’est vraiment sacrifié. Ça motive vraiment les gars quand il fait quelque chose comme ça, a souligné le défenseur acadien Philippe Myers. Ça prend des couilles pour faire ça. Ça nous donne beaucoup d’énergie au banc. » Nate Thompson, en fin de match, s’est lui aussi jeté devant un boulet de son ancien coéquipier, un geste applaudi par ses coéquipiers au banc.

À la recherche du jeu parfait

La question a été posée aux joueurs des Flyers entre les troisième et quatrième matchs, et devra être posée à ceux du Canadien. Carter Hart a maintenant blanchi le Tricolore dans les 120 dernières minutes de la série. Y a-t-il donc un risque qu’ils recherchent le jeu parfait ? C’est parfois ce qu’on a senti, notamment quand Jesperi Kotkaniemi, pourtant en pleine possession de ses moyens, a opté pour une passe au milieu de l’enclave, au lieu de tirer, en deuxième période. Idem pour les tirs hors cible. Seize fois, les tirs du CH ont raté la cible, parfois à bout portant. « Tu ne peux pas laisser le gardien rentrer dans ta tête. La qualité des tirs compte, mais la quantité aussi. On doit trouver des façons d’avoir plus de tirs », a jugé Kirk Muller.

Les mises en jeu, encore

Une donnée révélatrice sur les mises en jeu. On savait déjà que les Flyers dominaient cet aspect du jeu dans la série. Les hommes d’Alain Vigneault ont remporté 57 % des mises en jeu jusqu’ici. Mais une tendance lourde depuis le début de la série s’est poursuivie mardi : les mises en jeu se prennent bien plus en territoire du Canadien que dans celui des Flyers. En quatre matchs jusqu’ici, il y a eu 98 mises en jeu dans la zone du Tricolore, contre 73 dans celle des Flyers. Quand on ajoute le fait que trois des cinq buts des Flyers dans cette série ont été marqués dans les secondes qui ont suivi une mise en jeu en zone du Canadien, la donnée n’est pas banale.

En hausse 

Xavier Ouellet

Après un départ chaotique, il a grandement stabilisé son jeu, en compagnie de Victor Mete.

En baisse 

Tomas Tatar

On peut parler de Drouin et de Domi, mais Tatar a lui aussi obtenu ses seuls points dans le match à sens unique contre les Flyers. Aucune tentative de tir, ni cadré ni hors cible, mardi.

Le chiffre du match

5

Les Flyers sont la première équipe de l’histoire de la LNH à mener une série après quatre matchs, en ayant seulement marqué cinq buts. Pauvre Carey Price !

Ils ont dit

Carter Hart a été bon, mais on ne l’a pas beaucoup testé ces deux derniers matchs. On doit être meilleurs et plus affamés au filet.

Phillip Danault

Il faut être plus affamés dès le départ. On n’a pas de but dans les deux derniers matchs. Il faut aller dans la peinture bleue, il faut payer le prix. On ne l’a pas fait dans les deux derniers matchs.

Danault

C’est le bond dont on avait besoin, mais tu dois créer tes propres bonds chanceux. […] On doit créer ces chances nous-mêmes.

Kirk Muller

On a tout simplement fait ce qu’on a fait pendant un bon bout de temps. On a essayé de bien gérer la rondelle, et quand on ne l’a pas, on essaie d’être en position pour aider nos coéquipiers et notre gardien. C’est ce qu’on a fait ce soir. Les deux équipes travaillent très fort pour chaque pouce sur la patinoire.

Alain Vigneault

On essaie d’enlever leur espace, on ne leur donne pas beaucoup de temps avec la rondelle. Hart fait un excellent travail, il est incroyable. C’est un des meilleurs gardiens dans la ligue. Il est tellement calme et manipule bien la rondelle.

Philippe Myers, défenseur des Flyers