On entend souvent les anciens dire que le Canadien est comme une grande famille. Il suffit de faire quelques appels pour recueillir des témoignages sur Henri Richard pour s’en rendre compte.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

« Henri n’était pas juste un coéquipier. Il est devenu un chum au fil des ans », de lancer Guy Lafleur, coéquipier de Richard pendant quatre saisons.

Mario Tremblay, lui, a croisé le « Pocket Rocket » au Forum pendant une seule saison, en 1974-1975. Et pourtant. « J’étais très proche de lui. On était membres au même club de golf, rappelait Tremblay. Il venait à mon tournoi de golf l’été. Henri aimait venir au Lac-Saint-Jean. On avait du fun. »

Jean-Guy Talbot a percé la formation du CH en même temps que Richard, en 1955-1956. Ils resteront coéquipiers jusqu’au départ de Talbot, en 1967. Mais les Richard continuaient à rendre visite aux Talbot, ensuite installés à St. Louis. « C’était mon grand, grand ami. C’est resté comme ça jusqu’à ce qu’il tombe malade et qu’il ne nous reconnaisse plus », raconte Talbot au bout du fil.

C’est cette damnée maladie d’Alzheimer qui a privé ses proches et ses anciens coéquipiers du vrai Henri Richard ces dernières années. Et qui l’a mené à son dernier souffle, vendredi, à l’âge de 84 ans.

« La dernière fois que j’ai voulu aller le voir, explique Yvan Cournoyer, j’ai appelé sa femme, Lise. Elle m’a dit : « Je ne veux pas que tu le voies comme ça. Alors souviens-toi de lui comme il était. » »

PHOTO PAUL HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Yvan Cournoyer et Henri Richard lors de la parade de la Coupe Stanley en mai 1971

Bon coéquipier

Recrues en même temps, Jean-Guy Talbot et Henri Richard ont été cochambreurs au fil des ans. « Il était correct comme cochambreur. Les Richard, ça ne parle pas beaucoup !, dit Talbot en rigolant. Mais quand on était juste tous les deux, il parlait. »

Malgré cette discrétion, Richard trouvait une façon de mettre ses plus jeunes coéquipiers à leur aise. Comme Serge Savard lors de son tout premier match dans la LNH, le 8 janvier 1968, à New York.

« J’arrive en après-midi. À l’hôtel, il y avait une grande table, et les 20 joueurs étaient là et mangeaient leur steak, c’était le repas d’avant-match. Il restait juste une place à la table, la mienne. Et j’étais à côté de Henri. Je me sentais petit dans mes souliers ! Mais on a jasé. L’équipe ne traversait pas une très bonne période. Et il m’a dit : « T’auras pas de misère à faire mieux que nous !  »

« Moi, Carol Vadnais, Rogatien Vachon, Danny Grant, on était plusieurs recrues à arriver en même temps, en raison de l’expansion, poursuit Savard. Et on était bien acceptés par les vétérans. Henri nous taquinait. Il disait : « Hey les jeunes, attendez que les vétérans aient fini au lavabo avant de vous faire la barbe !  »  »

Guy Lafleur, lui, devait composer avec de lourdes attentes à son arrivée à Montréal, à titre de premier choix au repêchage. En plus de cette pression, il y avait Scotty Bowman, l’entraîneur-chef, qui était sur son cas.

PHOTO ROBERT NADON, ARCHIVES LA PRESSE

Scotty Bowman et Henri Richard signe le livre d'or de la ville de Montréal en mai 1973.

« Les trois premières années, je ne jouais pas beaucoup, se souvient Lafleur. Ils m’ont mis roommate avec Henri. Une fois à un souper, il m’a dit : « Arrête d’écouter ce que Bowman te dit et joue à ta façon. T’es pas le genre de joueur qui doit juste aller up and down à l’aile. Si tu veux traverser la glace, traverse-la. » Bowman me disait des choses, mais je revenais toujours à ce que Henri disait. »

Mario Tremblay venait d’avoir 18 ans quand il s’est taillé une place avec le Tricolore. Henri Richard en avait 38. « L’âge de ma mère !, rigole encore Tremblay.

« Il y avait une roulette de tape par terre. Je lui dis : « Monsieur Richard, pouvez-vous me donner le tape ?  » Il me répond : « Hey, c’est Henri !  »

« Henri et les plus vieux m’ont pris sous leur aile, poursuit Tremblay. Et Lise, elle a pris Colette sous son aile, elle l’appelait « la p’tite Gaspésienne ». Les Richard, c’était du bon monde, du monde terre-à-terre. »

Déterminé

Même s’il n’était pas le plus bavard, ses coéquipiers ont vu en lui un meneur, et c’est pourquoi ils l’ont élu capitaine en 1971, quand Jean Béliveau a pris sa retraite. Du « grand Jean », l’équipe passait à un meneur de 5 pi 7 et 160 lb.

« Ni Jean ni Henri n’étaient du genre à se lever pour faire des « pep talks ». Surtout pas Henri. Il n’aimait pas beaucoup prendre la parole en public. C’était un leadership par son attitude, c’était un modèle », se souvient Savard.

« Il n’avait pas peur de rien. Que l’on jouait à Philadelphie, à Boston ou à Chicago, Henri n’avait pas peur, martèle Lafleur. C’était une belle source d’inspiration pour tout le monde. Avec toutes ses coupes, il aurait pu prendre ça relax, mais c’était le contraire. Quand un joueur se pognait le beigne, ce n’était pas le coach qui lui disait, c’était Henri. »

Car discret ne voulait pas dire doux. « Quand il était fâché, tasse-toi de là !  », prévient Lafleur.

« Un soir à Chicago, Henri avait le feu au cul. C’était vers la fin de sa carrière, ça allait moins bien. Je pensais qu’il voulait s’en retourner à Montréal. Alors il part de la chambre, et moi, j’essaie de le suivre à 50 pieds derrière. Il se retourne : « Tu t’en vas où comme ça ? Arrête de me suivre !  » Il traverse de l’autre bord de la rue dans un bar western. Quelques minutes plus tard, je rentre dans le bar, je m’installe à 2-3 tables de lui. Je ne dis pas un mot. Je me commande une bière. Après quelques minutes, il me dit : « Viens donc t’asseoir !  » Et on a jasé. »

Gagnant

Ce mélange de force tranquille, de détermination, a fait de lui un gagnant dans le véritable sens du terme.

« Onze coupes Stanley. Y’a pas un chrétien qui va battre ça !, s’exclame Lafleur. Il avait tellement de fierté à porter cet uniforme-là. Ces gars-là sont des dinosaures en voie d’extinction ! Des gars vraiment spéciaux, qui ne l’ont pas eu facile, même s’ils ont joué pour de bonnes équipes. Les joueurs n’étaient pas rémunérés à leur juste valeur. Henri jouait dans l’ombre de Maurice. Des fois, ça devait être ardu pour lui de se rendre au Forum, c’était le frère de Maurice, le Pocket Rocket. Il a eu du guts en calvasse. Il a gagné le trophée Bill-Masterton à la fin, mais il aurait dû le gagner avant. »

Le Masterton sera le seul trophée individuel qu’il gagnera dans la LNH. Un trophée qui récompense la détermination, une qualité essentielle pour un joueur de petite taille. À 5 pi 8, Yvan Cournoyer en sait quelque chose.

« Dans le bureau à sa brasserie, il y avait une poutre pas très haute, se remémore Cournoyer. Lui passait toujours, mais moi, une fois, je me suis cogné la tête. Ça ne passait pas. Il a dit : « Maintenant, on sait que t’es plus grand que moi !  »

« Quand on aime ce qu’on fait, il n’y a rien de difficile. On aimait jouer au hockey, et on aimait gagner. On avait de la détermination. Je n’ai jamais été le plus grand, Henri non plus, mais on s’est débrouillé avec ce qu’on avait. J’ai gagné 10 coupes Stanley, il en a gagné 11. Ça n’a pas été trop mal. »