J’aime les spectateurs qui dérangent les joueurs adverses et les arbitres dans l’espoir d’influencer le résultat d’un match.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Les chahuteurs.

J’en suis un.

Dans un stade de soccer, si un arbitre se trompe, je suis le premier qui se lève pour entonner « I’m Blind/I’m Deaf/I Want to be a Ref ». Je suis aveugle, je suis sourd, je veux devenir arbitre. Chanté par 1000 personnes, ça fait son effet.

Dans un aréna, je fais partie de ceux qui scandent le nom du gardien adverse. Au Stade olympique, mes amis et moi nous installions derrière le marbre pour crier « gentil, gentil, gentil frappeur, gentil frappeur » à tous les cogneurs des Pirates de Pittsburgh. Je ris lorsque le 1642MTL accueille les joueurs du Toronto FC avec des affiches de clowns. J’apprécie tout autant les répliques des Torontois lorsque l’Impact leur rend visite.

Ça fait partie du jeu. De la compétition.

C’est de bonne guerre.

C’est amusant – jusqu’à ce que la limite soit dépassée. Ce qui s’est produit au Centre Bell, samedi soir, lorsque les partisans du Canadien ont hué P.K. Subban chaque fois qu’il touchait à la rondelle.

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Les chahuteurs profitent d’une grande liberté d’expression. C’est une bonne chose. Ça encourage la créativité. Pensez aux tifos des Ultras. Aux hommes vêtus d’une combinaison verte qui narguent les adversaires des Canucks de Vancouver au banc des pénalités. 


PHOTO NICK DIDLICK, ARCHIVES REUTERS

Les « hommes en vert » de Vancouver à l’œuvre près du banc des pénalités

Ou encore aux fans des Nordiques qui criaient « niaiseux » aux arbitres anglophones qui ne comprenaient rien.

Cette grande liberté vient toutefois avec des responsabilités. Il y a un code d’honneur à respecter. Le gros bon sens. Car non, tout ne peut pas être dit dans un stade sous le prétexte de nuire à la qualité du jeu d’un adversaire. Quelles sont les limites de l’inacceptable ? Quelques pistes de réflexion.

La santé mentale

Plusieurs athlètes souffrent de problèmes de santé mentale. De dépression. D’anxiété. De troubles neurologiques. Les spectateurs peuvent les huer. Scander leurs noms. Mais se moquer de leur condition ? Non. Et pourtant, ça arrive.

Dans les années 80, un voltigeur des Twins du Minnesota, Jim Eisenreich, souffrait du syndrome de la Tourette. Il s’en était confié à un journal de Boston. Le jour de la parution de l’article, les fans des Red Sox l’ont attaqué sans relâche au Fenway Park. Au point où Eisenreich, pris de panique, a quitté la rencontre. Plus tard dans sa carrière, il devra prendre une sabbatique de deux ans. En octobre dernier, des spectateurs au Yankee Stadium se sont moqués des épisodes d’anxiété et de dépression vécus par le lanceur Zack Greinke, des Astros de Houston. Franchement ordinaire, considérant le courage qu’ont eu ces hommes de parler publiquement de leurs problèmes de santé mentale.

La famille

S’en prendre à la famille d’un athlète, ce n’est pas de la partisanerie. C’est du hooliganisme. Les sanctions doivent être conséquentes. En 2018, un club de soccer d’Inverness, en Écosse, a d’ailleurs banni des fans qui invectivaient la femme et la sœur d’un joueur pendant un match. L’hiver dernier, au Québec, Jonathan Diaby a quitté une rencontre de la Ligue nord-américaine de hockey après que des partisans des Pétroliers du Nord ont intimidé sa famille.

En 2010, des fans des Yankees de New York ont versé leur bière et craché sur la femme d’un lanceur adverse, Cliff Lee. « Des gens assis dans les balcons crachaient en bas sur les membres de nos familles. C’est faible, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? », se demandait alors le joueur des Rangers du Texas. Les expulser et les empêcher de revenir dans le stade est un premier pas dans la bonne direction.

Le racisme

Une évidence. Et pourtant, depuis un an, les cas se multiplient. Partout. Au Québec, il y a eu l’incident impliquant Jonathan Diaby et sa famille. Aux États-Unis, un fan du Jazz de l’Utah a été banni à vie des matchs de la NBA pour avoir tenu des propos racistes envers Russell Westbrook.

En Italie, les attaques envers les joueurs noirs sont si nombreuses que la fédération nationale de soccer vient d’adopter une série de mesures pour endiguer le problème. En Bulgarie, l’équipe nationale de soccer jouera son prochain match à domicile dans un stade vide, en raison des attaques répétées de ses supporters envers des footballeurs noirs de l’Angleterre.

La vulgarité

Il y a deux ans, j’ai assisté à un match de soccer en Angleterre. Chaque fois que l’attaquant vedette de Tottenham, Harry Kane, tirait à côté du filet, des centaines de fans de l’équipe adverse simulaient une masturbation. Les enfants – par mimétisme – répétaient le geste. De la grosse classe.

Les athlètes amateurs

Huer Zdeno Chara au Centre Bell ? C’est correct. Chahuter un hockeyeur de 13 ans à l’aréna de Sainte-Julie ? C’est non. Vouloir déconcentrer un lanceur du moustique A qui a perdu le marbre ? C’est aussi non. Des comportements inacceptables – et malheureusement trop fréquents dans nos parcs et nos arénas.

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Ce qui nous mène au cas de P.K. Subban. Les partisans du Canadien l’ont hué chaque fois qu’il touchait à la rondelle, samedi soir, au Centre Bell.

Pourquoi ?

C’est flou.


PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Certains partisans du Canadien ont hué P.K. Subban chaque fois qu’il touchait à la rondelle, samedi soir au Centre Bell.

Chaque chahuteur semblait avoir ses raisons. On m’a expliqué que Subban s’était récemment coltaillé avec Brendan Gallagher. Faites-moi rire. La moitié des joueurs de la LNH doivent vouloir régler leurs comptes avec l’attaquant du Canadien.

Un autre partisan m’a indiqué que c’est plutôt une marque de respect. Que si P.K. Subban se fait huer, c’est parce qu’il est le meilleur adversaire. J’en doute. D’abord, Subban n’est pas le meilleur joueur des Devils du New Jersey. Ensuite, la foule du Centre Bell ne hue pas Connor McDavid. Ni Nikita Kucherov. Ni Jonathan Huberdeau. Ni Elias Pettersson.

Serait-ce plutôt parce que P.K. Subban a quitté le Canadien ?

Possible. Si ç’avait été comme joueur autonome – à la Alex Radulov –, je comprendrais. Il est de bonne guerre de narguer un athlète qui a choisi de poursuivre sa carrière avec un autre club. Mais ce n’est pas le cas de Subban. Au contraire. Un an avant d’être échangé à Nashville, le défenseur a signé un contrat de huit ans avec le Canadien. Précisément parce qu’il voulait s’établir ici. Parce qu’il aimait la ville. Je rappelle ses propos de l’époque.

« Si j’avais pu signer un contrat de 20 ans avec le Canadien, je l’aurais fait. J’ai toujours dit que Montréal était la ville dans laquelle je voulais jouer. »

P.K. Subban n’a pas décidé de partir. C’est le Canadien qui l’a échangé. Contre son gré.

Signe de son attachement profond pour Montréal et le Québec, trois ans après la transaction, P.K. Subban reste impliqué dans notre communauté. Il s’est engagé à amasser 10 millions pour aider les enfants malades. Chaque année, il consacre du temps à la cause. Samedi, avant la rencontre, il est allé visiter Sandrine, une jeune patiente de l’Hôpital de Montréal pour enfants.

Combien d’athlètes actifs en font autant pour une ville dans laquelle ils ne jouent même plus ?

Je n’en connais pas.

On peut aimer ou détester le style flamboyant de P.K. Subban. Reste qu’il est l’un des meilleurs ambassadeurs de Montréal en Amérique du Nord. Il ne mérite pas d’être accueilli avec des huées.

Oui, mais la « game » ?

Il y a des amateurs qui la prennent un peu trop au sérieux. Et qui devraient se souvenir de ces sages paroles de Stéphane Richer.

Il n’y a pas que le hockey dans la vie.