(Toronto) Les héros ont été nombreux dans la victoire riche en rebondissements du Canadien contre les Maple Leafs. Analyse et réactions.

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

Mettons la table avec une des maximes préférées de Joël Bouchard, qui n’en manque pourtant pas. « Il n’y a pas de Harvard du hockey. » Comprendre qu’il n’y a rien comme vivre sur la glace les situations intenses pour favoriser le développement des joueurs.

Le Canadien de Montréal, et tous les jeunes qui le composent, a assurément vécu une leçon en accéléré, hier, dans une victoire fascinante de 6-5 en tirs de barrage sur les Maple Leafs de Toronto.

Fascinante, parce que le Canadien accusait un retard 4-1 quelques minutes après le début de la troisième période. Carey Price venait tout juste de céder contre William Nylander en avantage numérique. C’est Phillip Danault en plus qui venait d’être chassé pour avoir fait trébucher. Phillip Danault ? C’est tout dire.

Les Maple Leafs réussissaient toutes leurs passes, ça tournait trop vite pour le Canadien. Bref, ça allait mal. Les textes étaient pas mal bouclés dans les journaux, les montages de faits saillants n’attendaient que le sifflet final dans les bulletins à la télévision. L’affaire était classée, de l’avis général.

C’est à ce moment que Jonathan Drouin, Max Domi et Paul Byron ont changé l’allure du match. Ils ont posé les fondations de ce qui allait être la plus improbable des remontées.

Parenthèse avant d’aller plus loin. Dans ce match jusque-là difficile au possible pour à peu près tout le monde, des plus jeunes aux plus vieux, Drouin et Domi avaient au moins fait preuve de beaucoup de caractère. Ils n’acceptaient visiblement pas ce qui se passait sur la glace. On a vu Drouin se lancer à corps perdu dans les mises en échec (il est presque passé par-dessus la bande !) et les replis défensifs. Domi cherchait noise à tout ce qui portait un chandail bleu.

Claude Julien avait changé les trios au début de la période pour donner un second souffle à une équipe à court de solutions. Dans cette présence importante, Domi a battu de force et de vitesse Morgan Rielly, avant de remettre à Drouin de l’autre côté. Drouin, lui, a bien essayé de passer devant le filet, mais la rondelle a plutôt dévié sur le patin de Rielly. Un but chanceux, inespéré, mais tellement libérateur.

Il y avait de la frustration, mais j’ai sorti mes émotions pendant le match.

Jonathan Drouin

« Je me sentais encore plus impliqué, a raconté Drouin. J’ai gagné des batailles importantes. Si je peux faire ça tous les soirs, je serai bien heureux. Nous avons créé du momentum, Max et moi. Ce n’était pas un but spectaculaire, mais il était important. »

« Je voulais juste donner de l’énergie à l’équipe en embarquant sur la glace, a ajouté Domi. Claude venait de nous dire que nous devions être meilleurs. »

Tout est parti de là.

Cette présence a fait boule de neige.

Dix minutes plus tard, c’était 5-4 Canadien. Brendan Gallagher, Jeff Petry et Danault avaient marqué.

« Toute l’équipe a montré du caractère, mais c’est vrai que Jonathan a été très intense, a dit Domi. Nous n’étions pas bons, durant les deux premières périodes, mais nous avons rebondi en troisième. Jo [Drouin] parlait beaucoup au banc en troisième, il restait positif. Il terminait aussi ses mises en échec. Quand un joueur aussi talentueux s’implique autant physiquement, il envoie un message à toute l’équipe. »

Crampe au cerveau

Petry a d’ailleurs marqué de la plus bizarre des manières, après une spectaculaire crampe au cerveau de Kasperi Kapanen. Bâton brisé entre les mains, il a choisi de… lancer le bout qui lui restait vers Petry. Stupéfaction pour Petry, qui a fortement réagi au geste ridicule. Domi, galvanisé au possible, a offert quelques mots de son cru à son rival. « À la » Domi, un samedi soir, à Toronto, dans un match à ce point chargé en émotions. On vous laisse imaginer.

Petry a marqué sur le tir de pénalité, en bas, côté gant attrape-rondelle, pour compléter la remontée à 4-4.

« Je ne connaissais pas le règlement, a dit Petry en riant. Au départ, les arbitres ont dit que n’importe quel joueur pouvait prendre le tir de punition. Ils ont ensuite dit que ça devait être un joueur sur la glace. Il y a ensuite eu une consultation rapide des arbitres et ils ont dit que je devais y aller. En 30 secondes, nous avons choisi trois gars différents ! »

PHOTO NICK TURCHIARO, USA TODAY SPORTS

Carey Price célèbre la victoire des siens avec Max Domi (13) et Brendan Gallagher (11).

Carey Price a fait le reste. On a rarement vu une si belle soirée de cinq buts pour un gardien. Il a surtout été sublime en prolongation, bloquant en échappée Mitch Marner et John Tavares, rien de moins. Deux fois Tavares en plus. En tirs de barrage, il a confirmé un résultat qui donnera beaucoup de confiance en soi à l’équipe.

Dans le vestiaire, on entendait les cris de joie, on voyait les sourires, on sentait la camaraderie. Ce n’était pas que la victoire que le Canadien célébrait, car en fait, ce n’était pas vraiment la plus belle. C’était la manière qui, elle, l’était.

Ils ont dit

« Je n’avais jamais joué un match aussi fou dans la LNH. J’avais déjà connu des rencontres intenses en séries, mais pas en saison. En plus, c’était un classique du samedi soir entre Toronto et Montréal. »
— Jonathan Drouin

« Je n’avais jamais vu un joueur lancer un bâton brisé. Peut-être quand je jouais novice ? »
— Jonathan Drouin, sur le geste de Kapanen

« Quand tu regardes les tirs de barrage, Carey ne faisait pas face à des deux de pique ! Il se retrouvait contre des joueurs incroyables [Matthews, Marner, Tavares]. Il a réussi les trois arrêts. Il est l’un des meilleurs de la LNH. »
— Jonathan Drouin sur Carey Price

« C’était très divertissant. Ça se présentait assez mal, après deux périodes, mais on est restés positifs et on a connu une bonne troisième. Ça a dû être amusant à regarder. »
— Carey Price

« On n’a pas été bons durant deux périodes, on le savait. On a été distraits, on s’est éloignés de notre match. On en a parlé entre la deuxième et la troisième. Tout peut arriver. »
— Shea Weber

« Tu ne peux le blâmer pour aucun but. C’est une équipe pleine de talent, elle va te le faire payer si tu fais une erreur. Quand ça compte, il fait les arrêts. Il nous donne la même chose chaque soir. »
— Shea Weber sur Carey Price

« Les bonnes équipes ont besoin de ses leaders. Quand les moments sont difficiles, ils sont capables de prendre les choses en mains, et ils l’ont fait ce soir. »
— Claude Julien sur ses leaders

« Ça démontre que le match n’est jamais fini. Après deux périodes, tu voyais la frustration. C’était important de reprendre notre concentration. On espère que c’est une bonne leçon pour comprendre qu’il faut être mentalement forts dans une saison de 82 matchs. Il y a des hauts et des bas, mais on ne doit jamais abandonner. »
— Claude Julien

« Je n’avais jamais vu un tel geste posé par qui que ce soit dans ma vie. Je suis sûr qu’il se sent mal et qu’il aimerait pouvoir retourner en arrière, mais c’est impossible. Donc, on doit apprendre de ça. Les leçons sont importantes en cours d’année, et nous venons d’un avoir une. »
— Mike Babcock sur le geste de Kapanen
Propos recueillis par Jean-François Tremblay, La Presse

Dans le détail

PHOTO ERIC HARTLINE, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Shea Weber

Le conseil du pro

Tôt dans le match, Cale Fleury a prouvé qu’il était encore une recrue. Il a remis la rondelle très mollement vers Nate Thompson dans sa zone, et William Nylander en a profité pour créer le revirement. Son flair a mené au premier but des Maple Leafs, celui d’Auston Matthews. De retour au banc, les caméras de télévision ont capté Shea Weber discutant calmement avec son jeune coéquipier. On le voyait agiter les mains de manière à recréer un jeu imaginaire. Fleury l’écoutait, parfait étudiant, en hochant la tête. Un court moment qui en dit long. « J’essayais de calmer son esprit, a expliqué le capitaine. On est tous passés par là. Il est très calme, rien ne semble l’atteindre. Mais je voulais m’assurer qu’il reste calme dans un tel match, un samedi soir, dans une telle rivalité. Pour changer peut-être ce à quoi il pensait à ce moment, mais il a été bon. »

PHOTO STAN SZETO, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Jeff Petry 

Une situation rare

Le Canadien a créé l’égalité 4-4 sur le but en tir de pénalité de Jeff Petry après une situation pour le moins inhabituelle sur la glace. Alors que le Canadien était en avantage numérique, Kasperi Kapanen a fracassé son bâton en bloquant un tir de Petry. Plutôt que de s’en débarrasser tout de suite, comme tous les autres joueurs de l’histoire du hockey, il a plutôt choisi de lancer le bout qui lui restait dans la main vers Petry. Une situation rarissime qui a forcé les officiels à replonger dans leurs livres de règlements. « On connaît les règlements, mais il y a des choses qu’on ne voit pas souvent, a reconnu Claude Julien. Je croyais à une pénalité, mais c’était plutôt un tir de pénalité. On nous avait ensuite dit qu’on pouvait choisir le joueur, avant de nous dire que ça devait être Jeff Petry. Même les arbitres ont eu des discussions. Pour tout le monde, c’était une remise à niveau. »

PHOTO NATHAN DENETTE, LA PRESSE CANADIENNE

John Tavares

Le capitaine dont les Maple Leafs avaient besoin

Les Maple Leafs ont dévoilé mercredi le 25e capitaine de leur histoire, le choix logique : John Tavares. Le leader dont les Maple Leafs avaient besoin, comme il l’a prouvé hier encore. Le débat faisait rage à Toronto, et les noms de Morgan Rielly, de Mitch Marner et d’Auston Matthews circulaient. Mais à écouter Mike Babcock parler de Tavares, peut-être que son choix n’a pas été si compliqué. « John aime marquer des buts, mais il aime encore plus gagner. Il est rendu là dans sa vie. Tôt dans une carrière, c’est un moment pour penser plus à soi. Plus tard, on pense à l’équipe. J’aime ses habitudes. Je crois que les gens avec de bonnes habitudes s’améliorent chaque jour, peu importe leur âge. Parce qu’ils ont l’énergie de sortir du lit, ils n’ont pas besoin de câbles de survoltage dans le derrière pour partir leur journée. Il mange bien, dort bien, parle bien, traite les autres de la bonne manière, travaille fort, bataille fort. Il est un exemple à suivre. L’important n’est pas ce que l’on dit, c’est ce que l’on fait, et il établit le standard à atteindre. » Tavares, lui, n’a pas voulu comparer le rôle de capitaine à Toronto à celui à Long Island. Deux équipes, deux villes, tout simplement.

En hausse : Max Domi

Dans les moments où le Canadien en arrachait, il n’a jamais ralenti le rythme. Et quand est arrivée l’heure de la remontée, elle est partie de lui.

En baisse : Brett Kulak

Il a raté plusieurs des petits jeux qu’il réussit sans trop de difficulté d’habitude. Une mauvaise soirée, tout simplement.

Le chiffre : 122

C’est officiel, Victor Mete n’a toujours pas marqué après ses 122 premiers matchs avec le Canadien. C’est un (triste) record d’équipe.