Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

J’ai grandi en banlieue de Montréal dans les années 80. Famille québécoise typique. Tricotée très serré, avec de la laine de ceinture fléchée. Mon grand-père, qui était bedeau de la paroisse, habitait une maison à 10 mètres de l’église. C’est là que tous les vendredis soir, la parenté se retrouvait pour échanger des nouvelles.

Et jaser du Canadien.

Bien calé dans son fauteuil au salon, mon grand-père regardait mes dernières cartes O-Pee-Chee. Hakan Loob. Jari Kurri. John Vanbiesbrouck. Des noms inconnus. « Vanbiesbrouck, il a gagné le trophée Vézina l’année dernière. » Vézina. Lui, il le connaissait. Il l’avait vu garder les buts du Canadien, à l’aréna Mont-Royal, dans les années 20.

Mes parents me parlaient du grand Jean Béliveau, qui s’était établi dans notre ville. Mes oncles me racontaient qu’eux aussi, ils avaient collectionné les cartes. Celles de Bobby Rousseau, d’Henri Richard, d’Yvan Cournoyer. Et comme probablement dans toutes les familles québécoises de l’époque, il y avait la légende d’un grand-oncle qui avait obtenu un essai avec le Canadien « dans le temps de Claude Provost ».

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Jean Béliveau en 1965

Dans cet univers, le Tricolore gagnait tout le temps. Les sept années entre les coupes de 1986 et 1993 ? Une erreur de parcours. « Tu vas voir, ça va se replacer », me rassuraient mes parents.

Puis Patrick Roy a été échangé. La LNH a ajouté des équipes. Un plafond salarial a été instauré. Le hockey s’est internationalisé.

Et le Canadien n’a plus jamais remporté la Coupe Stanley.

***

Les gens de moins de 30 ans n’ont pas connu la belle époque. Prenez Guillaume Lepage, qui écrit pour le site de la LNH. Il a 27 ans. « Je n’ai aucun souvenir de la dernière Coupe Stanley. » Normal. Il avait 1 an. Aucun souvenir des Nordiques de Québec non plus. D’ailleurs, pour les adolescents, les Nordiques, c’est surtout un club avec lequel ils s’amusent sur la Xbox quand ils sont tannés des Hurricanes ou des Coyotes.

Mais des millions de Québécois ont vécu cette période glorieuse. Plusieurs s’accrochent encore à ces souvenirs. Leurs madeleines de Proust. Ils cherchent à « recréer le passé », comme l’a si bien écrit hier l’ancien gardien José Théodore.

Comment ? C’est simple. Le passé étant garant de l’avenir, le Canadien n’a qu’à embaucher tous les meilleurs joueurs québécois. C’est la clé pour retrouver le chemin des victoires. Être parmi les meilleurs. Toutes les saisons. « Comme dans le temps. »

Je comprends.

Mais ça n’arrivera plus.

Jamais.

Le hockey a changé. La LNH a changé. Le monde a changé.

– Lorsque mon grand-père a célébré la Coupe de 1924, la LNH comptait quatre équipes. Le Canadien avait 25 % des chances de gagner le championnat. Presque tous les joueurs de la ligue venaient du Canada. Il y avait seulement trois Américains. Aucun Européen.

– Lorsque mes parents ont fêté la Coupe de 1960, la LNH comptait six équipes. Le Canadien avait 16 % des chances de gagner le championnat. Il n’y avait même pas assez de joueurs étrangers dans toute la ligue pour créer une unité : quatre Américains, un Européen.

– Lorsque mes oncles ont regardé la finale de 1972, la LNH comptait 14 équipes, dont 8 d’une expansion récente. Le Canadien avait 7 % des chances de gagner le championnat. Encore là, il n’y avait que 10 Américains et 7 Européens dans la ligue.

PHOTO RENÉ PICARD, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Savard en 1979

– La saison dernière ? La LNH comptait 31 équipes. Le Canadien avait 3 % de chances de gagner le championnat. Le hockey ne se joue plus seulement entre Thunder Bay et Sept-Îles. Il s’est internationalisé. Il y a maintenant 286 Américains, 277 Européens et même un Australien dans la ligue.

Alors comment expliquer la domination du Canadien pendant plus de 50 ans ? Par une série de conditions gagnantes qu’il ne retrouvera plus : 

– être le club principal d’un sport pratiqué dans un seul pays ;

– peu d’équipes ;

– pas de plafond salarial ;

– pas de repêchage universel.

C’est vrai, le Canadien a gagné des Coupes après l’instauration du repêchage, en 1963. Sauf que plusieurs de ces championnats ont été remportés avec un noyau de joueurs acquis selon l’ancienne méthode (Henri Richard, Yvan Cournoyer, Jacques Laperrière, Claude Provost).

L’exception, ce fut la dynastie de la fin des années 70. Celle des Lafleur, Lemaire, Dryden et Savard. Une équipe fabuleuse dans l’ère du repêchage. Le Tricolore connaissait mieux les espoirs que ses adversaires. Il en a tiré profit. Une magnifique réussite… qui ne pourrait pas être reproduite aujourd’hui. Les joueurs sont maintenant suivis par les dépisteurs dès le début de leur adolescence. Les perles cachées sont aussi rares que des orangers à Baie-Comeau. Un plafond salarial dans les années 70 aurait aussi forcé le Canadien à se défaire de joueurs étoiles pendant sa série de conquêtes.

Un retour à la formule gagnante des belles années est donc illusoire.

Pour ne pas dire impossible.

***

Aujourd’hui, les meilleurs Québécois sont répartis entre toutes les équipes. Le Canadien, lui, est maintenant composé de joueurs venus de la Slovaquie. De la Suède. De la Finlande. Des États-Unis. Des provinces anglophones.

La culture sportive de ces joueurs est différente de la nôtre. Je ne pense pas que leurs grands-parents leur aient raconté les légendes du Canadien et de ses vedettes locales autour d’une soupe aux tomates, le vendredi soir.

Alors pourquoi s’offusquer que Victor Mete ne connaisse pas Stéphane Richer, comme le rapportait cette semaine Le Journal de Montréal ?

Victor Mete est né en 1999. Dix ans après les deux saisons de 50 buts de Richer à Montréal. Le défenseur du Canadien a grandi à Toronto. Je parie qu’il a entendu parler des vedettes des Maple Leafs. De Mats Sundin. De Doug Gilmour. De Wendel Clark. De la même façon que les enfants d’ici connaissent les exploits de Richer. De Claude Lemieux. De Vincent Damphousse. D’Éric Desjardins.

PHOTO MIKE BLAKE, ARCHIVES REUTERS

Patrick Roy en 1986

Mais si un joueur québécois était repêché par les Flyers, reconnaîtrait-il Mark Howe ? John LeClair, deux fois marqueur de 50 buts ? Ou Tim Kerr, auteur de 58 buts en 1987 ? Non.

Tenons pour acquis que les joueurs du Canadien ne remporteront jamais une émission de 100 génies consacrée à l’histoire du club.

Est-ce grave ?

Non.

Triste ?

Un peu.

Est-ce que la Sainte-Flanelle s’effiloche ?

Oui.

Le Canadien ne gagnera plus cinq Coupes de suite avec 15 Québécois dans l’alignement. Son attaque à cinq ne réunira jamais Jonathan Huberdeau, Patrice Bergeron, Alexis Lafrenière, Kristopher Letang et Thomas Chabot. On comprend ça.

Maintenant, ça n’excuse pas son désengagement envers les joueurs locaux.

Le Tricolore peut – et doit – faire mieux.

Savez-vous combien de joueurs québécois repêchés par le Canadien depuis 10 ans ont disputé un match avec l’équipe ?

Un seul. Charles Hudon.

Un bilan inacceptable.

Pour reprendre la formule du FC Barcelone, le Canadien, c’est plus qu’un club. C’est « le tissu social de Montréal », comme le chante Loco Locass. Sa popularité, l’équipe la doit à sa tradition gagnante. Mais aussi à son immense bassin de joueurs québécois, qui a fait vibrer des centaines de communautés. De Rouyn à Thurso. De Beaconsfield à Chicoutimi.

Le Canadien ne peut pas repêcher tous les Québécois. De toute façon, les autres équipes ne lui feront pas ce cadeau. Mais comment expliquer tous ces hockeyeurs d’ici ignorés au repêchage, et qui ont obtenu une chance ailleurs ? Les Yanni Gourde, Danick Martel, Alexandre Fortin, Frederick Gaudreau, Jean-Sébastien Dea ?

Le Tricolore doit faire plus confiance aux joueurs d’ici. D’abord, parce qu’ils se défoncent pour le blason. Mais aussi pour que dans 30 ans, de Gatineau à Gaspé, on puisse encore raconter dans les veillées des histoires d’un grand-oncle à qui le Canadien a donné une chance de briller.