À 12 ou 13 ans, Martin St-Louis et Eric Perrin se rendaient au Colisée de Laval lors des visites des Cataractes de Shawinigan pour voir Patrice Lefebvre à l'oeuvre.

Mis à jour le 17 déc. 2018
Mathias Brunet LA PRESSE

Lefebvre était l'une des grandes vedettes de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ), une mini-version de Wayne Gretzky, selon plusieurs, en raison de sa vision et de sa créativité.

St-Louis et Perrin ne s'inspiraient pas de Lefebvre par hasard. Ce Québécois de 19 ans déstabilisait les défenses adverses, en compagnie des frères Stéphan et Patrick Lebeau, malgré sa taille de 5 pi 5 po.

À sa dernière année à Shawinigan, Lefebvre a obtenu 200 points, dont 64 buts, en 70 matchs. D'ailleurs, en quatre saisons dans les rangs juniors, toutes avec les Cataractes, Lefebvre a amassé 595 points. Aucun joueur dans l'histoire de la LHJMQ n'en a obtenu autant.

Quand St-Louis a été intronisé au Temple de la renommée de la LNH récemment, Lefebvre lui a envoyé un mot.

L'ancienne gloire du Lightning de Tampa Bay lui a répondu sur-le-champ. «Merci beaucoup. Tu as été une inspiration pour moi avec tous tes succès comme petit joueur.»

Lefebvre a été touché par la réponse de St-Louis. «Ça ne veut pas dire que c'est à cause de moi, mais c'est le fun d'avoir eu un impact positif sur quelqu'un», a-t-il confié au téléphone de l'Italie, où il vit depuis une quinzaine d'années.

St-Louis, 5 pi 8 po, n'aurait jamais connu une telle carrière si le directeur général du Lightning à l'époque, Rick Dudley, n'avait pas mis son poing sur la table et forcé les propriétaires de l'équipe à lui accorder un contrat garanti.

Lefebvre n'a pas eu la même chance, probablement parce qu'il est né huit ans plus tôt, et aussi parce qu'il n'a pas croisé les bonnes personnes sur sa route.

Trois matchs dans la LNH

Malgré ses exploits dans les rangs juniors à Shawinigan, dont une sélection au sein de l'équipe d'étoiles à la Coupe Memorial en 1985 à sa première année junior, à 17 ans, malgré cinq saisons de plus de 90 points (dont trois de 100 points et plus) dans la Ligue internationale, la plus forte du monde après la LNH, Lefebvre a eu droit à trois petits matchs dans la LNH... à 31 ans. C'était en 1998-1999 avec les Capitals de Washington.

«À ma première présence, j'ai fait une passe parfaite au défenseur Dimitri Mironov, qui a lancé dans la bedaine de Tom Barrasso. Le juge de ligne Pierre Champoux était venu me voir pour me dire que j'avais failli obtenir un point à ma première séquence, dit-il. Je ne jouais pas 10 minutes par match avec des gars de quatrième trio et après, Ron Wilson m'a annoncé que je retournais dans les mineures. Je pourrai dire que j'ai joué dans la Ligue nationale.»

Lefebvre aurait peut-être été couronné de gloire et plusieurs fois millionnaire aujourd'hui s'il était né 20 ans plus tard.

«C'est le fun de voir que le hockey est maintenant axé sur la vitesse et les habiletés. Mais c'est drôle parce que l'accrochage était toléré dans mon temps et je produisais quand même. Je jouais contre Vincent Damphousse, Luc Robitaille, j'affrontais des gros joueurs, mais je produisais. C'est une roue qui tourne, tu rencontres toujours les mêmes joueurs, mais ce sont les autres qui montaient.

«C'était une loi non écrite qu'il ne fallait pas faire jouer des petits joueurs, poursuit-il. Le joueur de hockey devait mesurer 6 pi 2 po et 200 livres. Depuis l'âge de 12 ans, je me suis fait dire que je ne passerais pas au prochain niveau. Je ne devais pas jouer pee-wee AA, puis bantam AA, midget AAA, junior majeur, pro, Ligue nationale. J'ai tout entendu. J'ai quand même eu une belle carrière malgré tout.»

Lefebvre l'admet lui-même, il n'a pas toujours fait les bons choix. «À 20 ans, j'ai été invité au camp à Montréal. Je n'ai pas bien fait. J'ai été retranché après quelques jours et Pat Burns m'a demandé d'aller à Sherbrooke, mais j'ai décidé de retourner dans les rangs juniors. Je savais que je n'avais aucune chance de monter. Ils avaient déjà Gilles Thibodeau et Stéphan Lebeau venait de signer. Il y avait Guy Rouleau en plus, tous des joueurs de petite taille. C'était écrit dans le ciel. Je n'ai pas eu un bon camp.»

Notre homme s'en est voulu de ne pas avoir accepté l'offre de Ron Lapointe, qui l'avait invité au camp du club-école des Nordiques de Québec, l'Express de Fredericton. «Ron m'avait coaché à Shawinigan et il a été l'un des rares à croire en moi et à ne pas regarder ma grandeur. Il voulait vraiment que j'aille avec lui. Il me voyait vraiment dans sa soupe. J'ai pris une mauvaise décision. C'est de ma faute.»

L'Europe

Lefebvre s'est exilé en Europe pour quelques saisons. Lapointe lui a fait une autre offre, en 1990, alors qu'il dirigeait les Admirals de Milwaukee, club-école des Canucks de Vancouver.

«J'ai été le dernier joueur retranché à Vancouver. J'avais été la seule recrue à participer aux matchs préparatoires. Je jouais sur un trio avec Igor Larionov et Greg Adams. J'allais faire du magasinage avec Larionov pour ses enfants. C'était un chic type, très humble.»

Au moment de le renvoyer dans la Ligue internationale, l'entraîneur Pat Quinn l'avise qu'il fera une transaction afin de soustraire un joueur de petite taille de l'équipe pour lui faire une place. À cette époque, il est impensable de compter au sein d'un même club sur deux joueurs de 5 pi 11 po et moins. Finalement, Quinn fait le contraire et acquiert un attaquant de 5 pi 8 po, Cliff Ronning.

«Mon chien était mort, affirme Lefebvre. J'ai décidé de retourner en Europe. J'étais découragé.»

Il passera par la Ligue de la côte Est, par l'Angleterre aussi, où il obtient 165 points en 36 matchs à Billingham. «C'était du hockey plutôt ouvert, dit-il. Mais j'ai joué avec mon meilleur ami Richard Laplante et ça m'a redonné le goût du hockey.»

Il a connu ses plus belles années par la suite, entre 1993 et 1999 avec le Thunder de Las Vegas, dans la Ligue américaine. À ses cinq premières saisons là-bas, il n'a jamais amassé moins de 94 points.

«Après la Ligue nationale, c'était la meilleure ligue parce que la Ligue américaine était une ligue de développement. On y retrouvait beaucoup d'anciens de la LNH. Nous avions Clint Malarchuk, Jim Kyte, Rod Buskas, Marc Habscheid, Brent Ashton. On était traités comme dans un club de la Ligue nationale, il y avait entre 10 000 et 12 000 spectateurs dans les estrades les trois premières années. Au début, je touchais 70 000 $ US par saison, ce qui était bien pour les années 90. À mes meilleures années, je gagnais 150 000 $ avec des conditions fiscales très avantageuses.»

À sa première saison à Vegas, on lui confiera un jeune centre de 17 ans à son année d'admissibilité au repêchage, Radek Bonk.

Le jeune homme obtiendra 87 points, dont 42 buts, en 76 matchs. Lefebvre en amasse 98, dont 67 aides, la plupart sur des buts de Bonk.

Les Sénateurs d'Ottawa sont impressionnés par son talent et le repêchent troisième au total en 1994. Jamais ne marquera-t-il plus de 25 buts en une saison dans la LNH et il dépasse la marque des 60 points une seule fois en 14 saisons.

«Ce n'était pas juste moi qui le faisais fonctionner, mais toute l'unité. Ken Quinney avait été mon ailier gauche pendant cinq ans à Vegas. Quand le trio fonctionne, tout le monde fonctionne. En plus, les défenseurs Todd Richards, qui a coaché dans la Ligue nationale, et Jean-Marc Richard étaient toujours sur la glace en même temps que nous. On aurait dit qu'on jouait ensemble depuis 25 ans. Je savais que Bonk était pour jouer dans la Ligue nationale. Mais je croyais qu'il produirait plus.»

Lefebvre a refait sa vie en Italie. Il y a joué pendant sept ou huit ans, et agit désormais comme entraîneur-chef d'une équipe de première division depuis cinq ans. Même si sa femme est italienne et que ses enfants sont nés là-bas, il aimerait bien rentrer au Québec.

«C'est là où tout a commencé pour moi, ça peut être un bon tremplin pour le reste et une occasion de redonner ce qu'on m'a donné. J'ai fait quelques démarches. Je suis un ami d'enfance de Marc Bergevin. On a eu quelques contacts. Il m'a dit que s'il y avait des ouvertures, il penserait à moi, mais rien ne s'est présenté. Je suis conscient que lorsque tu es loin en distance, c'est plus difficile.»

Photo tirée du compte Twitter @alexkoop

Patrice Lefebvre a joué avec le Thunder de Las Vegas de 1993 à 1999.