Le roman-feuilleton de la vente du Canadien de Montréal s'est enrichi d'un nouveau protagoniste, hier, avec l'entrée en scène inattendue de la famille Molson, autrefois propriétaire du club.

Jean-François Bégin LA PRESSE

Dans un communiqué diffusé en fin de journée, Geoffrey Molson, membre du conseil d'administration de Molson Coors et représentant du brasseur au CA du Canadien, a indiqué que lui et ses frères Andrew et Justin «considère(nt) la possibilité de soumettre une proposition pour l'acquisition du Club de hockey Canadien».

Molson Coors détenant 19,9% des actions du Canadien, Geoffrey Molson ne participera pas «pour l'instant» aux travaux des deux conseils d'administration lorsqu'il sera question de la vente de l'équipe. Andrew fera de même au conseil de Molson Coors, dont il est le vice-président depuis le départ de son père Eric, le 13 mai.

La famille pourrait faire une proposition seule ou avec d'autres partenaires, indique-t-on. «Il y aura peut-être éventuellement une offre, peut-être pas. Tout le reste est prématuré. Les Molson n'étaient pas dans le processus jusqu'ici», a indiqué au téléphone le porte-parole de la famille, Luc Beauregard. Celui-ci a précisé que le clan ne s'intéressait pas uniquement au CH, mais aussi au Centre Bell et au Groupe spectacles Gillett.

Cet intérêt soudain de la famille Molson pour le rachat du Canadien est pour le moins étonnant. Les trois fils d'Eric Molson sont certes des passionnés de hockey. Ils assistent régulièrement aux matchs du Canadien au Centre Bell. Mais le processus de vente actuel - si vente il finit par y avoir - a commencé il y a plusieurs mois, bien avant que La Presse n'en fasse la révélation à la fin mars. Pourquoi cette intervention de la onzième heure?

«Je pense que c'est à force de ruminer l'affaire et d'entendre des réflexions qu'ils se sont dit «pourquoi pas?», estime Luc Beauregard. Je suis certain que ça les démangeait depuis le premier jour. Mais ça tient aussi au tournant qui est survenu lorsque Geoffrey est entré au conseil de Molson Coors et que son père l'a quitté, il y a deux semaines. Geoffrey est dans la force de l'âge et il a décidé que c'était peut-être une bonne occasion.»

On ne peut sous-estimer la possibilité que les Molson soient habités par le désir de ramener dans le giron familial un trésor national auquel leur nom est attaché depuis que leur grand-père Thomas et son frère Hartland ont acheté le Canadien, au milieu des années 50.

Avec une fortune estimée à 460 millions, la famille en a certainement les moyens. Elle pointe au 100e rang de la Rich List de 2008 du magazine Canadian Business - quelques dizaines de millions devant la famille Péladeau, autre acheteur potentiel de l'équipe, par le biais de Quebecor.

Même s'ils sont d'éminents citoyens montréalais - sauf Justin, qui vit au Vermont -, les jeunes Molson mènent une vie relativement discrète et on imagine mal qu'ils soient animés par la soif de voir leur nom dans les journaux. «Mais la préservation du patrimoine, la passion pour le sport ou le désir d'agir en bon citoyen corporatif peuvent tous être des motifs», dit Bruno Delorme, professeur à l'école de gestion John-Molson (on n'en sort pas) de l'Université Concordia.

Il est aussi possible que Geoffrey et Andrew Molson aient constaté quel tour prenait la vente de l'équipe et n'aient pas aimé ce qui se dessinait.

Devenir acheteur avec un nouveau partenaire (Molson Coors pourrait-il augmenter sa participation dans l'équipe?) ou se joindre à un groupe existant pourrait ainsi être une manière de freiner un acquéreur potentiel jugé indésirable.

Selon une autre hypothèse qui circulait hier, la manoeuvre aurait pour unique but de faire monter les enchères. Il est vrai que la famille pourrait y trouver un intérêt. Avec la famille Coors, les Molson sont les actionnaires de contrôle de Molson Coors, partenaire minoritaire de George Gillett chez le Canadien. Il est pratiquement certain que la convention d'actionnaires prévoit que si Gillett vend ses parts à un tiers, Molson Coors peut forcer l'acheteur à faire l'acquisition de ses parts au même prix. Ce «droit de suite» est une clause usuelle entre actionnaires et permet d'éviter à un partenaire minoritaire d'être coincé avec un associé indésirable... ou de profiter d'un prix de vente particulièrement alléchant.

En joignant les rangs des acheteurs potentiels, les Molson pourraient donc inciter à bonifier leur offre les groupes qui rôdent déjà autour des propriétés de George Gillett. Et ainsi faire entrer plus d'argent dans les coffres de Molson Coors, dont ils sont eux-mêmes d'importants actionnaires.

Mais cela suppose que Molson Coors désire vendre un business qui, rappelait Andrew Molson il y 15 jours, «demeure un très bon outil» pour promouvoir les produits Molson. Cela suppose aussi un degré de cynisme et de machiavélisme qu'à la réflexion, j'hésite à imputer à la famille, qui devrait vivre avec l'odieux de sa stratégie si celle-ci était dévoilée.

Chose certaine, et quelle que soit leur motivation réelle, l'arrivée dans le décor des Molson vient mettre du piquant dans un dossier qui n'en manquait pourtant pas. Des jours et des semaines fertiles en rebondissements sont à prévoir chez le Canadien.

1957

Le sénateur fédéral Donat Raymond, propriétaire de la Canadian Arena, vend le Tricolore ainsi que le Forum de Montréal à l'un de ses collègues au Sénat, Hartland Molson, ainsi qu'à son frère Thomas Molson. Cette année-là, la compagnie devient co-commanditaire de Soirée du hockey et de Hockey Night in Canada.

1968

Après la conquête de la Coupe Stanley, Hartland Molson se retire et David, Peter et William Molson prennent les commandes de l'équipe.

1971

Les frères Molson vendent le Canadien aux frères Peter et Edgar Bronfman.

Août 1978

La brasserie Molson, présidée par Eric H. Molson, rachète le club de hockey pour la somme de 20 millions. À peine deux jours avant la transaction, son concurrent Labatt démontre un vif intérêt pour l'équipe. Mars 1996 Le Canadien quitte le Forum et emménage dans un nouvel amphithéâtre, le Centre Molson, qui sera rebaptisé Centre Bell au cours de la saison 2002-2003.

Octobre 2001

Après trois saisons sans que le CH ne participe aux séries, Molson vend 80,1% de l'équipe et 100% du Centre Molson à l'Américain George Gillett Jr. pour 275 millions CAN. La transaction inclut entre autres des clauses empêchant le déménagement de l'équipe de Montréal.