Le Tour de France ne pourra commencer le 27 juin tel que programmé. Avant même l’interdiction d’événements publics d’ici la mi-juillet annoncée lundi par le président Emmanuel Macron, le Québécois Antoine Duchesne imaginait mal comment l’épreuve phare du cyclisme pouvait être disputée dans le cadre prévu.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

« Au Québec, tous les festivals et grands rassemblements sont annulés, faisait remarquer le cycliste professionnel lundi matin. On demande la distanciation sociale pour les six prochains mois. Et nous, on ferait le Tour de France au mois de juillet, au mois d’août ? J’ai dû mal à le voir arriver. Surtout que la France et l’Europe sont dans une situation pas mal moins belle qu’au Québec en ce moment. »

PHOTO ÉQUIPE GROUPAMA-FDJ

Antoine Duchesne.

Membre de l’équipe Groupama-FDJ, Duchesne peut en témoigner. Deux semaines après avoir disputé Paris-Nice, dernière course au calendrier à la mi-mars, il a fait le chemin inverse, cette fois en auto avec sa copine. Le couple a parcouru la France en confinement du sud au nord, chantant des chansons en zigzaguant entre les trois voies d’autoroutes désertes.

« On a croisé 10 chars en traversant Lyon, sinon, c’était Zombieland ! » a témoigné celui qui a pris parti au Tour de France en 2016.

À son arrivée à l’aéroport Montréal-Trudeau, le 31 mars, il a récupéré une auto remplie de victuailles, d’un vélo et d’un rouleau. Ça aide d’avoir un beau-père propriétaire d’un studio d’entraînement.

Lundi, Duchesne achevait sa quarantaine « totale » à la résidence familiale de Blainville, que ses parents ont prêtée au couple pour l’occasion. Si l’endroit n’est pas aussi bucolique – ni aussi chaud– que les alentours de sa maison de Saint-Restitut, dans la grande région d’Avignon, il n’était pas trop dépaysé.

« Ma vie en ce moment n’a pas tant changé, constatait l’athlète de 28 ans au téléphone. Une vie de solitude, en quarantaine, ça fait quasiment 10 ans que je vis ça. Oui, je pars sur des courses, mais 50 % de ma vie, je suis tout seul chez nous, loin de mon monde, à parler sur FaceTime et à m’entraîner.

« Là, je m’entraîne à l’intérieur et un peu moins longtemps, a-t-il poursuivi. Mais au bout du compte, je m’entraîne chaque jour, je fais à manger, je me couche et je recommence. »

L’incertitude par rapport au programme de courses et au prochain contrat est également son lot presque quotidien. Cette fois, elle est totale : Duchesne ignore quand– et si– la saison reprendra, Tour de France ou pas.

Dans les circonstances, il varie les activités pour maintenir la forme : marche, course à pied, musculation et vélo « trois à quatre fois semaine », essentiellement sur rouleau. Dimanche, il s’est permis une première sortie sur route depuis la dernière étape de Paris-Nice, le 14 mars.

« Ce n’est pas demain matin qu’on va faire des courses. Mentalement, tu ne peux pas t’entraîner trois ou quatre mois sans savoir où tu t’en vas. C’est un peu le mot d’ordre de l’équipe en ce moment : rester le plus en forme et en santé, sans avoir trop de restrictions. […] Tu es capable de tenir une très bonne forme physique en faisant autre chose que du vélo. »

Estimant qu’il est actuellement à « 80 %  » de ses capacités, l’ex-champion canadien pense qu’il serait en mesure de combler le cinquième manquant en un mois d’entraînement spécifique.

Opéré l’été dernier à l’artère iliaque, il a mis du mal à recouvrer sa condition de course. À son retour en selle, fin août, il a été ralenti par des douleurs au piriforme, muscle logé dans la fesse. Par moments, les symptômes rappelaient ceux causés par son problème d’irrigation artérielle.

Après sa participation aux Championnats du monde dans le Yorkshire et une batterie de tests non concluants, il est rentré à Montréal « un peu la queue entre les jambes ».

« Tu te demandes presque si ce n’est pas dans ta tête, si c’est normal. Il y a eu beaucoup de remises en question. La fin de saison a été vraiment dure, mentalement et physiquement. »

Duchesne a consacré tout l’automne à de la rééducation musculaire, ne touchant pratiquement pas à son vélo jusqu’au stage de début d’année. Il a chassé presque toutes ses appréhensions en 15 jours de course avant l’arrêt de la mi-mars.

« À Paris-Nice, j’étais à 95 % de mon meilleur. C’est un grand soulagement. J’aurais aimé être un peu plus fort, mais si tu m’avais dit le 1er janvier que j’en serais là deux mois plus tard, j’aurais signé tout de suite. »

Assigné aux classiques ardennaises, toutes annulées ou reportées, Duchesne avait bon espoir de retourner au Tour après sa première participation en 2016 sous les couleurs de Direct Énergie. Il estime qu’il faisait partie d’un groupe de trois rouleurs pour la huitième place disponible.

« J’avais ma place à gagner, mais à date, ça allait quand même bien, a jugé le natif de Saguenay. Je suis relativement proche de Thibaut Pinot [le chef de file de l’équipe NDLR]. On s’entend vraiment bien. J’y croyais vraiment. C’était ça l’objectif. »

Amaury Sport Organisation, propriétaire du Tour, n’a pour l’instant rien communiqué de ses plans. Selon un article du quotidien Dauphiné Libéré publié mardi sur son site internet, la Grande Boucle s’élancera le 29 août de Nice. Il suivra ensuite l’itinéraire prévu pour se terminer le 20 septembre sur les Champs-Élysées.

En cette période de pandémie mondiale, Duchesne préférait lundi mettre les choses en perspective. « C’est certain que ce serait terrible de ne pas voir le Tour en 2020, mais comme le disait en entrevue Philippe Mauduit, l’un de nos directeurs sportifs, il sera aussi beau en 2021. L’événement va survivre. »

Des équipes pourraient toutefois disparaître si l’événement n’avait pas lieu cette année, a cependant souligné le dirigeant principal de Groupama-FDJ, Marc Madiot.

Le Québécois s’estime chanceux de faire partie d’une formation comme Groupama-FDJ. En « chômage partiel » puisqu’il continue de s’entraîner, il sera compensé en totalité pour ses pertes de revenu pour les deux prochains mois. À la deuxième année d’un contrat de deux ans, il ne s’inquiète pas pour l’an prochain.

« Je pense qu’on est 20 coureurs en fin de contrat pour 2020. Personne n’en a trop parlé pour l’instant, mais je vois mal l’équipe renvoyer quelqu’un qui n’a pas pu faire de courses de l’année. J’ai confiance qu’ils vont nous soutenir et qu’on va tous repartir en 2021. »