Vainqueur en Australie, troisième en Malaisie, son coéquipier Kimi Raikkonen, débauché à grands frais de chez McLaren afin de succéder au septuple champion du monde Michael Schumacher, avait entrepris l'année sur les chapeaux de roue

Jean-François Bégin

Vainqueur en Australie, troisième en Malaisie, son coéquipier Kimi Raikkonen, débauché à grands frais de chez McLaren afin de succéder au septuple champion du monde Michael Schumacher, avait entrepris l'année sur les chapeaux de roue

Le petit Brésilien, lui, traînait la patte. Victime d'une panne de boîte de vitesse en qualifs, il n'avait pu faire mieux que sixième à Melbourne. Il avait ensuite gaspillé sa position de tête à Sepang et avait dû s'y contenter du cinquième rang après s'être fait doubler comme un débutant au départ.

Toute la pression du monde, donc. Et bien des murmures dans son dos - auxquels le pilote de 26 ans a répondu brillamment. Pole et victoire - sa troisième en carrière - à Bahreïn. Scénario identique un mois plus tard à Barcelone. Et troisième place à Monaco, derrière les intouchables McLaren de Fernando Alonso et Lewis Hamilton.

Les murmures se sont tus.

Deuxième des essais libres, hier, Massa est aujourd'hui troisième au championnat, cinq points derrière les deux pilotes McLaren et, détail crucial, 10 devant Raikkonen.

Troisième, c'est la place qu'il occupait au terme du championnat de l'an dernier, son premier comme titulaire chez Ferrari. «Mais c'est un peu différent cette année, a dit Massa jeudi. L'an dernier, il était impossible de me battre pour le championnat, tellement j'avais perdu de points dans la première partie de la saison. C'était une victoire de finir troisième, le meilleur résultat que je pouvais espérer.»

Cette année, il vise le titre mondial, auquel plus grand-monde ne doute qu'il est un aspirant légitime. Il n'en a pas toujours été ainsi.

Sa vitesse pure n'a jamais été mise en doute. Peter Sauber, qui lui a confié son premier volant en F1, s'est remémoré hier le premier essai de Massa à Mugello, à l'automne 2001. Sauber cherchait alors un remplaçant à Raikkonen, qu'il venait de vendre à McLaren. «C'était la même piste, une piste difficile, que celle sur laquelle nous avions testé Kimi. J'ai été immédiatement impressionné par la vitesse de Felipe, surtout dans les virages rapides. Quand la voiture se mettait à déraper, il enfonçait l'accélérateur! Nos ingénieurs étaient impressionnés. Il était naturellement rapide.»

Sauber l'a embauché. Mais le diamant brut avait besoin de polissage. «Il faisait des erreurs. Il était trop " brésilien ", dit Sauber. Notre première année ensemble n'a pas été facile. Il était trop impulsif.»

Après une saison, Sauber a suggéré à Massa d'aller travailler comme pilote d'essai chez Ferrari. «Il était très mécontent et il a discuté d'un volant avec Jordan, mais il est finalement allé chez Ferrari. Ça a été très important pour le développement et l'éducation de Felipe. Il a appris la discipline et il a développé ses connaissances techniques au sein d'une équipe hautement professionnelle. Quand je l'ai repris la saison suivante, il n'était plus le même.»

«Il est revenu beaucoup plus mûr en 2004, confirme Jacky Eckelaert, directeur de l'ingénierie chez Sauber avant de passer chez Honda l'an dernier. À sa première année en F1, il voulait toujours faire plus que ce que la voiture pouvait faire. C'était difficile pour lui de faire la distinction entre le manque de performance de la voiture et la part du pilote.

«Chez Ferrari, en roulant avec la voiture du champion du monde, le même jour, sur la même piste, avec le même moteur et les mêmes pneus, il a pu comparer ses résultats avec ceux de Michael Schumacher et il a vu qu'il était parfois pareil, parfois plus vite, parfois quelques dixièmes moins vite que lui. Il a pris confiance. Il a pigé.»

Douzième au championnat de 2004, derrière son coéquipier Giancarlo Fisichella, Massa a fini 13e l'année suivante, un rang devant son nouveau partenaire, Jacques Villeneuve.

Avec le départ de Rubens Barrichello, la table était mise pour le retour de Massa chez Ferrari, à titre de lieutenant de Schumacher, connu pour ses relations parfois tumultueuses avec ses coéquipiers.

Mais le Kaiser, sans doute conscient que son règne achevait et soucieux d'assurer une bonne transition, a pris le Brésilien sous son aile. Et après une première moitié de saison difficile, Massa a trouvé ses marques. Il a signé ses deux premières victoires en F1, à Istanbul et, devant ses compatriotes, à Interlagos. «De l'extérieur, j'ai eu l'impression que Michael ne considérait pas Felipe comme un concurrent, contrairement à ses coéquipiers précédents. Je n'irais pas jusqu'à dire que Michael était un père pour lui, mais il agissait comme un grand frère. C'était une situation inhabituelle pour un numéro deux de Michael», dit Peter Sauber.

La bonne nature du souriant Brésilien y est probablement aussi pour quelque chose. «Felipe est très amical, souligne Sauber. Il n'a jamais eu de problème avec ses coéquipiers. Il avait d'ailleurs une très bonne relation avec Jacques, ce qui n'est pas nécessairement évident.»

On verra comment ça se passera avec Raikkonen, l'homme de glace. Dans le paddock, les observateurs sont aux aguets. «C'est un peu trop tôt pour comparer Kimi et Felipe, deux pilotes de haute qualité mais avec des tempéraments complètement différents, dit Jacky Eeckelaert. Mais j'espère un jour voir une course où Felipe et Kimi partiront en première ligne. Je ne sais pas comment ça se terminerait, parce qu'ils sont aussi rapides l'un que l'autre.»