C’était aux Jeux de Pékin. Les Canadiennes venaient de vaincre les Américaines en finale. Pour la troisième fois de sa carrière, Marie-Philip Poulin avait marqué le but gagnant dans le match ultime. La Québécoise, tout sourire, regardait fièrement sa médaille d’or. À ses côtés, sur la petite estrade, son entraîneur Troy Ryan répondait aux questions de la presse internationale.

Publié le 8 juin

« Troy, parle-nous de Marie-Philip. C’est comment, la diriger ? », lui a demandé un collègue.

Bonne question. Ça doit quand même être spécial d’entraîner la meilleure joueuse de sa génération. Que peut-on encore lui apprendre, à 31 ans ? Comment élever son niveau de jeu, alors qu’elle est déjà seule dans l’exosphère, avec trois médailles d’or aux Jeux, deux aux Championnats du monde et tous les titres individuels imaginables ?

« Honnêtement, a répondu Ryan, je me surprends à me demander comment elle voit le jeu. Je tente de comprendre. J’aimerais pouvoir m’en servir pour que toute l’équipe en profite. Et même si elle n’est pas toujours volubile, qu’elle ne dit pas grand-chose, lorsqu’elle parle, je m’assure de porter attention à ce qu’elle dit. Parce que c’est probablement quelque chose de spécial. Quelque chose que, comme entraîneur, je peux apprendre. »

photo martin chamberland, archives la presse

Marie-Philip Poulin (29) célèbre la conquête de médaille d’or avec ses coéquipières canadiennes aux Jeux de Pékin.

J’ai souligné la citation au marqueur jaune fluo. Parce que c’est très, très, très rare qu’un entraîneur d’élite avoue candidement « apprendre » d’un athlète. D’habitude, c’est le contraire. L’entraîneur se positionne dans le rôle de l’enseignant, et perçoit ses joueurs comme ses élèves.

Ce témoignage démontre à quel point Marie-Philip Poulin est une athlète d’exception. Non seulement elle domine son sport, mais elle le fait aussi progresser. Elle pousse ses adversaires ET ses coéquipières à se dépasser pour être capables de la suivre. Le plus remarquable ? Elle est la championne la plus humble que je connaisse. Et non, ce n’est pas de la fausse modestie. Elle est vraiment comme ça.

Un exemple ? Mardi, le Canadien l’a nommée conseillère au développement des joueurs. En gros, elle sera professeure auprès des espoirs de l’organisation. Sa réaction : elle s’est dite excitée à l’idée d’apprendre de nouveaux trucs de ses futurs élèves. Pourtant, ce sera bel et bien elle l’enseignante.

Que pourra-t-elle apprendre, d’ailleurs, au Canadien ? Après tout, le club compte déjà plein d’experts dans ses rangs. Martin St-Louis a gagné les trophées Hart et Art-Ross. Vincent Lecavalier a remporté le trophée Maurice-Richard. Les deux ont soulevé la Coupe Stanley, tout comme Rob Ramage et Martin Lapointe.

Ce que Marie-Philip Poulin peut offrir au Tricolore, c’est ce qu’évoquait son entraîneur. Une vision unique du jeu. Une intelligence renversante sur la glace. Un leadership tranquille. Une passion pour le hockey, aussi. Ce ne sont pas des atouts facilement transférables. La transition de joueur à pédagogue est un gros défi. Pensez entre autres à Wayne Gretzky et à Maurice Richard.

Cela dit, j’ai confiance en Marie-Philip Poulin. Dans le rôle de conseillère qu’elle occupera à temps partiel, afin de poursuivre sa carrière de hockeyeuse jusqu’aux prochains Jeux olympiques, son enthousiasme et sa passion la serviront bien. Son humilité, également. Les espoirs du club l’adoreront.

Le directeur général Kent Hughes a aussi souligné que le leadership de sa recrue fera du Canadien « une meilleure organisation ». Là-dessus, j’espère que la direction proposera à Marie-Philip Poulin de faire du mentorat auprès du futur capitaine de l’équipe. Surtout si c’est un jeune, comme Nick Suzuki. Car avec le « C » viennent la pression et de grandes responsabilités, deux sujets sur lesquels Marie-Philip Poulin pourrait écrire une thèse de postdoctorat.

Évidemment, tous ne partagent pas mon engouement pour cette nomination. J’ai lu et entendu des critiques. Toujours les mêmes, lorsqu’une femme est nommée au sein des opérations sportives d’un club professionnel masculin.

– « C’est un coup de marketing. » Bien sûr que le Canadien redorera son image grâce à cette nomination. Mais j’ose croire que l’organisation profitera surtout des enseignements de Marie-Philip Poulin auprès de ses espoirs.

– « Le hockey féminin et le hockey masculin sont différents, et elle n’a jamais joué dans la LNH. » Le directeur du développement du club, Adam Nicholas, n’a pas plus d’expérience qu’elle comme hockeyeur dans la LNH. L’entraîneur-chef du Rocket de Laval, Jean-François Houle, non plus. Kent Hughes, pas plus. Et leur patron, Jeff Gorton, idem. En contrepartie, le Canadien a misé sur plusieurs anciens de la LNH, dans la dernière décennie, pour développer les joueurs. Au dernier bilan, ce ne fut pas toujours glorieux.

– « La diversité, c’est un trip de wokes. » Les organisations qui réussissent le mieux – pas juste dans le sport – sont celles qui multiplient les points de vue dans leurs rangs. Le directeur général des Maple Leafs de Toronto, Kyle Dubas, l’avait souligné lors de l’embauche de Hayley Wickenheiser au sein de l’équipe de développement des joueurs. « La recherche démontre que plus il y a de la diversité au sein de votre organisation, meilleure sera la prise de décision. Meilleures aussi seront vos opérations, de manière générale. Je pense que si vous embauchez seulement des hommes blancs, et je le dis en tant qu’homme blanc, vous laissez probablement beaucoup sur la table pour l’évolution et le développement de votre organisation. »

Ça aura pris beaucoup trop de temps au Canadien pour reconnaître le potentiel des femmes dans les opérations hockey du club. Tant mieux si les mentalités évoluent, car le bassin de talent est immense et, franchement, trop peu exploré. Maintenant, les dirigeants et les joueurs du Tricolore ont accès à l’un des meilleurs cerveaux de hockey au monde. À leur tour d’observer, d’écouter – et d’apprendre.