À cette époque, les Québécois qui brillaient sur la scène internationale étaient peu nombreux. C’était avant l’émergence de Céline Dion, avant les coups de génie des créateurs du Cirque du Soleil, avant les multiples podiums obtenus par nos athlètes olympiques, avant les initiatives hors frontières de nos entrepreneurs les plus audacieux.

Publié le 8 mai

C’était il y a 40 ans à peine, une goutte d’eau dans notre longue histoire. Mais en termes de réussites à l’étranger, on dirait presque un siècle. Voilà pourquoi ce jeune homme de Berthierville fascinait autant ses compatriotes.

Intrépide, ignorant la peur, prêt à courir tous les risques, convaincu d’avoir sa place parmi les meilleurs au monde, il annonçait déjà le Québec de demain, même si on ne le réalisait pas encore pleinement.

Trois ans plus tôt, il aurait pourtant fallu une solide imagination pour penser que Gilles Villeneuve capterait bientôt l’attention du monde entier. Que son amour de la vitesse en ferait l’enfant chéri de la course automobile. Que sa fougue indomptable le conduirait aux plus hauts échelons de son sport. Que le célèbre Enzo Ferrari, fondateur de la marque la plus réputée de l’industrie, développerait pour lui une chaude affection.

Photo Armand Trottier, archives la presse

Gilles Villeneuve au volant de sa Ferrari, lors du Grand Prix du Canada, en septembre 1980.

Trois ans plus tôt, Gilles n’était en effet qu’un de ces tripeux de moteurs et de boîtes de vitesse, qui « patentait » ses voitures pour gagner une seconde au tour dans des courses suivies par une poignée de passionnés. Et quand l’hiver arrivait, ses camarades et lui comblaient leur soif de sensations fortes en s’affrontant sur des motoneiges.

Dans les médias, les grandeurs et misères de leurs compétitions passaient loin derrière les couvertures du Canadien, des Expos, des Alouettes et même des courses de chevaux. Mais cela ne diminuait en rien leur élan. Ils ne pratiquaient pas leur sport dans l’espoir d’atteindre la renommée, mais parce que le désir d’aller encore plus vite et de réussir un dépassement spectaculaire coulait dans leurs veines.

En septembre 1976, un évènement clé survient dans la carrière de Gilles. Il couronne une saison exceptionnelle en remportant le Grand Prix de Trois-Rivières, une course de Formule Atlantique à laquelle participe James Hunt, pilote de Formule 1. Celui-ci est impressionné par l’adresse du jeune Québécois. De retour en Europe, il évoque le talent de Gilles. Son nom commence alors à circuler outre-Atlantique.

PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Villeneuve au Grand Prix de Trois-Rivières

Résultat, Gilles reçoit une invitation de l’écurie McLaren. Au mois de juillet suivant, il s’aligne au départ du Grand Prix de Grande-Bretagne. Sa 11e place ne convainc pas les patrons. Est-ce la fin de son aventure en Formule 1 ? Pas du tout ! La suite des choses est abracadabrante : Ferrari lui confie un volant pour les deux dernières courses de la saison.

Il y a quatre ans, Normand Legault, longtemps promoteur du Grand Prix du Canada, m’a raconté comment cette nouvelle avait été accueillie en Europe : « La presse italienne n’était pas tendre envers Enzo Ferrari. Les journalistes se demandaient qui était ce gars-là qui conduisait des motoneiges. Dans leur esprit, piloter une Ferrari devait être une consécration… »

Avec sa pugnacité en piste et sa simplicité dans la vie quotidienne, Gilles a vite été « consacré ». En 1978, il remporte sa première victoire en Formule 1 sur le circuit de l’île Notre-Dame, qui porte aujourd’hui son nom. Sur le podium, il célèbre sa victoire en écartant le traditionnel magnum de champagne et débouche plutôt un magnum de… Labatt 50 ! Non, il n’a pas oublié ses premiers commanditaires, ceux qui ont cru en lui au moment où il en avait le plus besoin.

Au fil des mois suivants, des légions de fans aux quatre coins du monde savourent son style casse-cou. Gilles ne souhaite qu’une chose : gagner, toujours gagner.

Cette chevauchée endiablée prend fin le 8 mai 1982, il y a 40 ans aujourd’hui. Durant la séance de qualifications du Grand Prix de Belgique sur le circuit de Zolder, Gilles, le couteau entre les dents, percute la voiture de l’Allemand Jochen Mass alors qu’il roule à 270 km/h.

Dans La Presse, on décrit ainsi la tragédie : « La voiture de Villeneuve s’est envolée […] avant de s’écraser hors-piste. Villeneuve, 32 ans, a subi une fracture au cou et n’a jamais repris connaissance. »

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

L’accident de Gilles Villeneuve, le 8 mai 1982

À l’hôpital, où il a été transporté par hélicoptère, les médecins tentent d’éviter le pire, sans succès. Gilles rend l’âme peu après.

La nouvelle de son accident, puis de sa mort, bouleverse le Québec. Comme tant d’autres, je me souviens encore de la manière dont j’ai appris la nouvelle : un flash radio dans l’auto en ce samedi après-midi de printemps…

Les témoignages poignants s’enchaînent au cours des jours suivants. « Voilà sept ans que je redoutais cet instant », déclare sa femme, Joann, qui s’inquiète pour ses enfants. À l’époque, Jacques, qui deviendra plus tard champion du monde de Formule 1, et sa sœur Mélanie ne sont pas encore adolescents.

La dépouille de Gilles est rapatriée au Québec à bord d’un avion de la Défense nationale. Les funérailles ont lieu dès le mercredi suivant à Berthier. Des milliers et des milliers de personnes se rassemblent dans la petite municipalité pour l’ultime adieu. Les premiers ministres du Canada et du Québec, Pierre Elliott Trudeau et René Lévesque, assistent à la cérémonie.

PHOTO RENÉ PICARD, ARCHIVES LA PRESSE

Les funérailles de Gilles Villeneuve

Séville Villeneuve, le père de Gilles, déclare au journaliste de La Presse Canadienne : « Mon épouse et moi sommes très fiers d’avoir donné un champion au Québec. Mais depuis la mort de Gilles, nous vivons avant tout cette séparation brutale. Depuis samedi, mon épouse et moi avons peu bavardé, nous n’avions qu’à nous regarder pour nous comprendre. »

Séville Villeneuve a trouvé les bons mots. Son fils était un champion pour le Québec. Un grand, très grand champion. Un champion parti au sommet de sa carrière. Sa mort a provoqué un choc immense, comme un coup de tonnerre ayant résonné sur tout le Québec.

Le passage du temps n’efface pas la douleur ressentie ce jour de mai 1982. Mais le recul nous indique à quel point, bien au-delà du sport, Gilles a été un précurseur pour le Québec. Animé par son rêve, il s’est battu pour réussir. Son exemple demeure une inspiration.