Le rêve aura duré neuf ans.

Publié le 26 janvier

Neuf longues années d’études, de points de presse prometteurs et de professions de foi dans l’amour des Québécois pour le baseball majeur. Neuf longues années où l’espoir du retour des Expos aura habité les plus nostalgiques, ceux et celles qui, comme moi, ont été marqués par les tribulations de cette équipe, sûrement la plus malchanceuse de notre histoire sportive.

Aujourd’hui, l’affaire est entendue. Stephen Bronfman l’a dit après le rejet du concept de « garde partagée » par le baseball majeur : il n’y a pas de plan B. Le développement du secteur Bridge-Bonaventure se fera sans stade de baseball.

Cette idée d’Expos-Rays était-elle absurde ou avant-gardiste ? Beaucoup de gens optent pour la première réponse. Je suis plus prudent. L’histoire du sport professionnel regorge de développements inattendus, d’abord jugés impossibles par les dirigeants, les analystes et les fans de l’époque.

Des exemples ?

L’arrivée des joueurs autonomes provoquerait la faillite des clubs ; la télédiffusion de tous les matchs locaux dans la ville où joue une équipe viderait les gradins ; la publicité ne serait jamais autorisée sur les uniformes ; les salaires des joueurs demeureraient confidentiels ; les ligues professionnelles s’opposeraient toujours aux paris sportifs ; la chute du nombre de bagarres dans la LNH entraînerait la désaffection de nombreux fans et une hausse spectaculaire des coups violents… Ces théories n’ont pas résisté au passage du temps.

Alors attendons avant de conclure que le sport professionnel rejettera toujours cette idée de « garde partagée ». Prévoir avec succès les tendances lourdes de l’industrie du sport-spectacle est un exercice rempli de pièges. Mais on sait cependant ceci : si ce concept voit le jour, ce ne sera pas à Montréal.

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Mars 2013. La Chambre de commerce du Montréal métropolitain annonce qu’elle parrainera des études sur l’éventuel retour du baseball majeur à Montréal. Neuf mois plus tard, le coût du projet est chiffré : environ 1 milliard de dollars (525 millions pour l’achat d’une concession et 500 millions pour la construction d’un stade).

Ces données soulèvent un enthousiasme prudent. Des têtes d’affiche du baseball majeur, comme le président des Blue Jays de Toronto Paul Beeston et l’influent agent de joueurs Scott Boras, disent alors tout le bien qu’ils pensent de la candidature de Montréal.

Au printemps 2014, contre toute attente, le Stade olympique est bondé pour deux matchs préparatoires des Blue Jays de Toronto. Comme si Montréal se réconciliait avec le baseball majeur et que le baseball majeur se réconciliait avec Montréal.

Des gens d’affaires aux poches profondes, comme Stephen Bronfman, montent à bord du train qui quitte la gare sur un bel élan. Les plus optimistes en sont convaincus : avant longtemps, Montréal retrouvera ses Z’Amours.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Stephen Bronfman

Hélas pour les villes en quête d’un club, l’économie du baseball se transforme au même moment. La hausse significative des droits de télédiffusion, combinée aux centaines de millions générés par l’exploitation de nouveaux stades et les activités numériques des ligues majeures, modifie profondément la donne.

Résultat, la valeur des concessions grimpe en flèche. Acquérir une équipe pour 500 millions US n’est plus un objectif réaliste. En 2017, par exemple, les Marlins de Miami sont vendus 1,2 milliard US. En 2020, les Mets de New York trouvent preneur en retour de 2,4 milliards US. La chute de valeur du huard face au dollar américain ajoute aux difficultés.

Les investisseurs montréalais, qui espéraient faire revivre les Expos, abandonnent alors ce plan. C’est trop cher.

Le rêve s’éteint alors une première fois.

C’est à ce moment que germe l’idée d’une « garde partagée », à laquelle s’intéressent les Rays de Tampa Bay. Malgré d’extraordinaires succès sur le terrain, ils attirent des foules maigrichonnes et leur avenir semble en péril.

Durant plusieurs mois, des plans sont développés et bonifiés. Un travail colossal est abattu, notamment à Montréal. Les astres sont bien alignés, d’autant plus que le stade serait bâti dans un secteur prêt à un développement d’envergure.

Même le gouvernement du Québec étudie l’initiative. C’est un changement radical par rapport à la fin des années 1990, quand le premier ministre Lucien Bouchard a refusé toute aide publique à la construction d’une nouvelle demeure pour les Expos, tout juste derrière le Centre Bell.

Le baseball majeur laisse travailler les gens de Tampa Bay et de Montréal. Mais quand il réalise que l’affaire est vraiment sérieuse, il donne un coup de frein. Cette initiative marquerait une brèche dans son modèle d’affaires traditionnel et la nouveauté le rend mal à l’aise.

Le rêve s’éteint alors une deuxième et dernière fois.

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Au bout du compte, Tampa Bay réussira peut-être à sauver ses Rays. Les investissements publics dans de nouveaux stades ne créent pas la même commotion en Floride qu’au Québec. Sinon, les Rays déménageront à Las Vegas ou à San Antonio. L’industrie du baseball s’en portera sans doute mieux.

Mais pour Montréal, c’est la fin des émissions. Le coût d’achat d’une concession est désormais trop élevé. Une équipe à temps plein nécessiterait aussi l’ajout d’un toit au nouveau stade, ce qui augmenterait considérablement la facture. Et où cet édifice serait-il construit ? L’emplacement idéal sera maintenant développé autrement.

Ce n’est pas tout : les futurs Expos attireraient-ils 2,5 millions de spectateurs annuellement ? Convaincraient-ils un de nos réseaux de télévision de verser 50 millions par saison pour diffuser leurs matchs ?

En affirmant ne pas avoir de plan B, Stephen Bronfman a implicitement répondu à ces questions. Les chiffres dévoilés en 2013 pour une concession à temps plein ne tiennent plus la route depuis longtemps. Et ceux d’aujourd’hui sont au-delà de nos moyens et, reconnaissons-le, de notre intérêt collectif pour le baseball.

Non, les Expos ne renaîtront pas de leurs cendres.

Non, le baseball majeur ne reviendra pas à Montréal, garde partagée ou pas.

C’est triste de l’admettre, mais, cette fois, il faut s’y faire pour de bon : Go Jays Go (hélas)…