(Yokohama) Il était 23 h 46 à Yokohama. Après 90 minutes de temps réglementaire, 30 minutes de prolongation et cinq tirs au but de chaque côté, les Canadiennes et les Suédoises étaient toujours à l’égalité.

Publié le 6 août 2021

Jonna Andersson est venue chercher le ballon pour le placer sur le point de penalty. La défenseure suédoise était tendue. Son visage était crispé. Devant elle, Stephanie Labbé souriait béatement. L’angoisse de la gardienne de but au moment du penalty ? Pas pour elle.

« J’aime les penaltys. Parce que je n’ai aucune pression. Je ne suis pas censée réussir l’arrêt. » Les chiffres lui donnent raison : les tireurs marquent trois fois sur quatre. « Je suis donc super calme. Relaxe. Je me fais confiance. »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

La gardienne de but Stephanie Labbé

Sentant que sa rivale était plus stressée qu’elle, Labbé a commencé à faire des simagrées. Toutes sortes de grands gestes. Comme lever les bras au ciel. Se promener et faire des jumping jacks sur la ligne des buts. Ce grand sourire, ces gestes, n’est-ce pas antisportif ? lui a demandé un journaliste suédois.

« Est-ce que je peux avoir du plaisir au soccer ? », lui a-t-elle répondu du tac au tac.

Je peux faire ce que je veux. C’est mon travail. Les probabilités sont contre moi. Je vais faire ce que je peux pour qu’elles tournent en ma faveur. Si je peux jouer dans leur tête et les faire douter au moment de tirer, je vais le faire.

Stephanie Labbé

Jonna Andersson a tiré à la gauche de Stephanie Labbé. La gardienne canadienne s’est jetée par terre, et elle a réalisé l’arrêt le plus important de sa carrière.

Il était maintenant 23 h 47 à Yokohama.

La victoire se trouvait désormais au bout des crampons d’une joueuse canadienne. Mais laquelle ?

Christine Sinclair ? Impossible. La meilleure marqueuse de l’histoire du soccer international – hommes et femmes – avait cédé sa place un peu plus tôt à une réserviste aux jambes fraîches.

Les cinq autres meilleures tireuses du Canada, notamment Jessie Fleming, auteure du but égalisateur en temps réglementaire, avaient déjà défilé devant la gardienne suédoise Hedvig Lindahl. Les options de Bev Priestman rétrécissaient. L’entraîneuse-chef du Canada s’est tournée vers une joueuse qui n’avait jamais marqué un seul but avec la sélection canadienne.

Julia Grosso.

Qui est-elle ?

PHOTO LOÏC VENANCE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Julia Grosso

Une jeune étudiante de 20 ans. Une des trois seules joueuses en uniforme, dans cette finale, qui n’évolue pas dans les rangs professionnels. Ce qui lui manque en expérience, elle le compense par son calme.

Tous les projecteurs étaient braqués sur elle. Il y avait de la tension – et beaucoup d’humidité – dans l’air. « J’essayais juste de rester calme. Je ne voulais pas trop penser. Je me disais que c’était seulement une partie. Sinon, mes nerfs m’auraient joué des tours. »

Comme toutes ses coéquipières, Grosso s’était beaucoup exercée aux tirs de pénalité en prévision d’un dénouement comme celui-ci. « Pendant 40 jours de suite », a précisé Christine Sinclair. Elle savait déjà, avant d’atteindre le point de penalty, quel tir elle souhaitait faire. « J’ai alors pris une grande respiration, puis j’ai fait mon tir. »

Un tir bas. À la droite de Lindhal, qui avait bien anticipé la trajectoire. La gardienne suédoise s’est étirée. Son bras a touché le ballon. Mais pas suffisamment pour l’arrêter.

But, Canada.

Victoire, Canada.

Médaille d’or, Canada.

Les filles ont crié de joie. Titulaires, réservistes, entraîneuses, toutes se sont précipitées vers Grosso, qui les attendait, les bras ouverts. « C’est le plus beau feeling au monde, a expliqué l’héroïne du jour. Je n’ai jamais rien ressenti de tel dans toute ma vie. Je vais toujours m’en souvenir. »

Ce but, on en parlera pendant longtemps. Comme de ceux de Sidney Crosby et de Marie-Philip Poulin, en prolongation des finales olympiques de hockey. On retiendra aussi la performance exceptionnelle de Stephanie Labbé dans cette compétition, après s’être blessée lors du premier match.

« Ce tournoi, c’était le sien, a indiqué la défenseure Vanessa Gilles. Que ce soit dans les quarts, dans la demi-finale contre les États-Unis ou aujourd’hui, elle nous a sauvées. Encore et encore. Les grandes athlètes relèvent leur niveau de jeu quand il le faut. Eh bien, c’est exactement ce qu’elle a fait. »

Gilles voulait notamment remercier sa gardienne pour l’avoir réconfortée après qu’elle eut raté un tir de barrage. « Quand j’ai loupé mon tir, je suis allée la voir. Je lui ai demandé : Steph, you got this ? Elle m’a regardée calmement. Elle m’a dit : I got your back. De là, je savais qu’on allait gagner, peu importe comment. »

Cette médaille d’or est d’autant plus remarquable que c’est la première depuis plus d’un siècle, pour le Canada, dans un sport collectif aux Jeux d’été. La dernière fois, c’était à Anvers, en 1920. La discipline ? Le hockey masculin. Oui, oui, aux Jeux d’été. Les Jeux d’hiver n’existaient pas encore.

Cette victoire, c’est aussi la concrétisation de 10 ans d’efforts pour remettre sur les rails un programme qui louvoyait. Christine Sinclair, 38 ans, peut en témoigner, elle était là dans les périodes les plus sombres de l’équipe nationale.

« Quand j’ai commencé à jouer au sein de l’équipe nationale, nous perdions 9-0 contre les États-Unis. C’était la norme. » À la Coupe du monde de 2011, le Canada a perdu tous ses matchs au premier tour. Sinclair avait alors indiqué qu’il y avait quelque chose de « brisé », au sein du programme. « Puis John Herdman est arrivé comme entraîneur-chef, et il a tout changé pour nous. Il a modifié la trajectoire de ce programme. Nous lui devons beaucoup. »

« Aujourd’hui, faire partie de ce groupe de joueuses, sur la plus haute marche du podium… Honnêtement, je ne croyais jamais que j’allais faire partie de ce groupe. Oui, j’ai déjà pensé que le Canada en serait capable un jour, mais c’est arrivé tellement vite. »

Alors, était-ce votre dernier match, Christine ? lui a demandé un collègue.

Elle a ri.

« Non. Au minimum, nous allons faire une tournée des championnes ! »