(Saint-Jean-sur-Richelieu) Début de soirée, 17 décembre. C’est le dernier entraînement avant la pause des Fêtes. À notre arrivée, les jeunes interrompent net leur match simulé et s’approchent pour saluer leurs visiteurs.

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

Une surprise, sympathique, qui succédait à la précédente, quelques minutes plus tôt. En pénétrant dans l’ancienne église de la 2Rue, à Saint-Jean-sur-Richelieu, on constate que les entraînements de basket de l’Institut de sport Dynastie se déroulent sur un terrain construit là où se déroulaient jadis les messes. Un cadre inhabituel, certes, mais autrement plus chaleureux qu’un simple gymnase.

Le symbolisme des lieux n’est d’ailleurs pas fortuit. En acquérant la propriété, en avril 2019, pour mettre sur pied son institut de basketball – le premier francophone privé, sans dépendance à une école ou à un cégep, en Amérique du Nord –, le trio d’instigateurs traçait un lien entre la tradition québécoise et sa diversité actuelle, bien incarnée par ce sport.

Le trio, c’est l’entrepreneur Alexandre Victor, l’entraîneur-chef Woodwendy Séraphin et le banquier Bachir Ouattara.

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Alexandre Victor, président de l’Institut de sport Dynastie

Tous d’anciens joueurs, tous issus du milieu du basket, donc. Voilà pour l’organigramme primaire.

Définir l’Institut de sport Dynastie se révèle cependant plus complexe. Pas que sa mission soit floue. Mais elle est vaste.

L’élite des jeunes basketteurs francophones

Résumée simplement, la base de l’Institut est de former la jeune élite francophone du basket – québécoise et africaine, essentiellement – pour l’aider à atteindre les sommets de son sport. Également, d’assurer son avenir par l’entremise de bourses universitaires et de lui inculquer certaines valeurs. Un certain savoir-être, en quelque sorte. Mais débutons par le sport.

« Il y a deux facettes qui ont motivé le projet, explique Alexandre Victor, président de l’Institut. La première, c’était de garder les talents locaux ici. On a plus de 100 jeunes du Québec très talentueux qui sont en Ontario ou aux États-Unis à partir du secondaire. Et pourquoi ils s’en vont ? Parce qu’ils sentent que quand ils restent ici, ils doivent compromettre leur rêve du basket. Qu’on ne les développe pas à leur plein niveau.

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L’Institut compte actuellement 14 jeunes de 15 à 18 ans. Sept proviennent du Québec et sept de l’Afrique francophone.

« Deuxièmement, pendant longtemps, j’ai contribué à bâtir des terrains en Afrique avec l’organisme ABaCoDe. Il y a beaucoup de talent dans la francophonie, mais ils n’ont pas d’opportunités. Donc, l’idée était de combiner les deux. Ce que je trouve intéressant aussi en faisant venir des étudiants étrangers, c’est que ça rend ça cool d’être ici. Donc, ça incite nos jeunes Québécois à vouloir rester. »

L’Institut compte présentement 14 jeunes de 15 à 18 ans, à parité parfaite : sept proviennent du Québec, autant de l’Afrique francophone.

Du nombre, par exemple, Cédric, qui a joué pour l’équipe nationale U16 de la Côte d’Ivoire.

Et Mohamed Traore, de Montréal.

Juste avant de quitter l’église, après nous être entretenus longuement avec le président, nous assistons à la fin de l’entraînement. Au terme d’une montée en puissance, un adversaire fait chuter Mohamed, qui tombe lourdement.

Deux lancers francs. Réussis. Ça semble facile.

Mohamed

« Je pense que c’est un des talents incroyables du Québec, lance Alexandre Victor, admiratif, à propos du jeune Traore. Un ex-recruteur de la NBA [des Timberwolves du Minnesota], avec qui je parle et brainstorm, est venu et il l’a remarqué. Comment il saute sur une jambe, il a un shot, il est hyper habile, il a le flair, les mains. Et il est costaud, en plus. Un talent naturel. »

Il avait d’ailleurs reçu une bourse d’un high school de Memphis, l’an dernier. Il y est allé, puis est revenu au Québec, pas prêt pour une telle adaptation.

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Mohamed Traore

Mohamed attire donc déjà l’attention. Mais, comme c’est souvent le cas avec les jeunes basketteurs, « son défi n’est pas sur le terrain », fait valoir le président.

« Il ne vient pas d’une famille dysfonctionnelle. Juste que ce n’est pas un environnement pour la réussite. Et il le sait, il s’en rend compte. »

Ce contexte est courant.

« La réalité des jeunes du basket qui performent, c’est qu’ils viennent de familles qui n’ont pas beaucoup d’argent, où il y a des carences en éducation. Ce n’est pas un jeune à qui on fait lire un livre chaque jour depuis qu’il a 8 ans », note Alexandre Victor.

Puis, il y a le pire cas de figure, qui n’est malheureusement pas exceptionnel. Celui du jeune qui navigue dans un entourage carrément toxique, propice à la criminalité.

Souvent, il y a de super bons jeunes dans de mauvais environnements. À un moment donné, l’environnement contamine le jeune.

Alexandre Victor, président de l’Institut de sport Dynastie

D’où la pertinence de s’établir à l’extérieur de la métropole, en retrait de sources de problèmes potentiels. Sans compter le coût d’achat de la propriété, qui aurait été trop élevé à Montréal.

Les adolescents vivent dans l’ancien presbytère, adjacent à l’église. Logés et nourris. La cuisinière habite un logis au même endroit, un autre étant réservé à « coach Wood », qui a déjà été entraîneur à Brébeuf.

Donc, école le jour, études et entraînements soirs et week-ends, pensionnat la nuit. Pas de va-et-vient ni d’influences externes.

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Mohamed Traore en action

Mohamed Traore aime bien la vie en pensionnat, bien qu’il déplore cette saison sans matchs, en raison de la pandémie. L’an dernier, l’équipe de l’Institut avait joué une soixantaine de rencontres en ligues pancanadiennes et en tournois.

« Sinon, ça va, on est bien entourés. Ce n’est pas facile de ne pas vivre avec sa famille, mais ça me donne un peu plus de discipline. C’est une leçon de vie. Ça me prépare pour la NCAA », dit l’élève de quatrième secondaire, dont l’idole est Cade Cunningham, des Cowboys d’Oklahoma State.

Quatre Québécois ont amorcé la saison dans la NBA, un record.

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Parmi eux, avec le Thunder d’Oklahoma City, Luguentz Dort. Peint par le célèbre tagueur Omen sur un mur extérieur de l’église, face au presbytère.

« Utilise le basket »

Le mode de vie de l’Institut impose une rigueur – scolaire, comportementale – à laquelle ces jeunes ne sont souvent pas habitués.

En cas d’écart de conduite, on ne les pénalisera pas en leur faisant sauter un match. Mais un entraînement, oui. Par principe, pour envoyer le bon message à ceux qui font l’effort.

Il faut qu’ils l’acceptent parce qu’on ne va pas baisser la barre. On leur explique que leur rêve est de faire partie de l’infime minorité. Qu’ici ils pensent avoir du talent, mais que quand ils vont traverser, ils vont se rendre compte que les autres sont au même niveau. Et là, la différence, ce n’est plus le talent.

Alexandre Victor, président de l’Institut de sport Dynastie

« Donc, si tu veux jouer collégial AA, tu es tellement talentueux, on ne va même pas te coacher, illustre Alexandre Victor. Mais si tu veux jouer NCAA, NBA, c’est maintenant que tu dois bâtir le caractère dont tu auras besoin. »

Quant au scolaire, on tentera de leur apporter les outils nécessaires à la réussite, au besoin.

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L’entraîneur-chef Woodwendy Séraphin s’adresse à ses joueurs.

Parce que dans la philosophie de l’Institut, il y a le basket – qui est « la carotte » –, l’apprentissage comportemental, mais aussi l’importance de l’éducation.

« On veut la gratuité scolaire pour nos jeunes. On considère que s’ils ont une bourse universitaire, leurs études payées, on les a fait gagner. Ça change leur vie. Et c’est important de sentir qu’ils gagnent. J’ai toujours dit : “Tu travailles, ne laisses pas le basket t’utiliser. Utilise le basket. Fais-toi des relations”, souligne le président et cofondateur de l’organisation. Je pense que si un coach t’apprend juste à jouer au basket, il t’a utilisé. Tu dois apprendre les principes du succès. »

Faire ses frais

Alexandre Victor et ses partenaires aimeraient un jour doubler le nombre de leurs membres. Ajouter une deuxième équipe, bref. Et faire de leur modèle une vitrine qui aura un réel impact dans le monde du basket.

Déjà, ils reçoivent chaque jour des centaines de messages d’Afrique, dit M. Victor. « Même du Québec, les jeunes commencent à vraiment s’intéresser. »

Et puis, l’Institut fait son propre recrutement, ici et ailleurs.

Mais il y a les finances, aussi.

« Je me donne trois ans de pertes conséquentes. Après, on essaie d’équilibrer », projette Alexandre Victor, qui a joué au cégep Édouard-Montpetit, avant de se joindre à la première cohorte de basket de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

À terme, l’Institut mise sur des revenus qui viendront de la cotisation des familles des jeunes, de commanditaires et des services ouverts au public qui seront bientôt offerts au centre, comme la physiothérapie, l’ostéopathie, le gymnase. Il propose aussi des camps de jour estivaux, accessibles à tous.

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Un esprit sain dans un corps sain : l’Institut mise sur une rigueur et une discipline tant sportive que scolaire.

En ce moment, l’organisation compte essentiellement sur quelques commanditaires et sur les frais exigés des familles, fixés au cas par cas, selon leur capacité de payer.

« Beaucoup de jeunes viennent de familles défavorisées. Donc, c’est compliqué même de payer 200 $ par mois pour certains », indique le président.

Hors de question d’attacher les jeunes financièrement à l’Institut, assure toutefois Alexandre Victor. Il souhaite seulement que ceux-ci aient envie de revenir donner de leur temps, le moment venu.

« Si tu as un joueur de la NBA qui vient au camp ou qui donne une clinique, ça devient plus populaire et tu peux charger un peu plus cher. Nous, c’est comme ça qu’on veut fonctionner. »

À ce jour, les entrées de fonds de l’institut sont donc nettement insuffisantes pour couvrir les dépenses, ne serait-ce que celles liées aux nombreux déplacements hors Québec pour les matchs.

« C’est un gros pari », admet M. Victor, ajoutant que le risque est toutefois un peu atténué par le fait que l’organisme est propriétaire des lieux.

Et il croit au modèle de son groupe, qui a puisé son inspiration à différentes sources. Certaines provenant de son propre vécu, d’autres observées à gauche et à droite, dont l’Académie de basket de Thetford.

C’est sûr qu’on est un peu des trail blazers parce que c’est un modèle d’affaires qui n’a jamais été tenté.

Alexandre Victor, président de l’Institut de sport Dynastie

Puis, il y va d’un parallèle avec les Raptors de Toronto, dont le championnat en NBA, en 2019, a insufflé une grande dose de popularité au basket à travers le pays.

« Toronto a dit ‟We the North ». Ils ont pris possession d’un point cardinal. Je pense qu’au Québec, on est vraiment bien situés géographiquement parce que l’eldorado du basket, c’est les États-Unis. C’est indéniable. On peut aider les francophones à faire la transition beaucoup plus facilement. Alors, je me suis dit : ‟Les Raptors se sont approprié le Nord. Nous, on va s’approprier la francophonie.” »

> Consultez le site de l’Institut de sport Dynastie (en construction)