(Montréal) De disputer seulement 60 rencontres, c’est de l’inédit pour le Baseball majeur. Cet état de fait, autant que les protocoles sanitaires déployés en raison de la pandémie de COVID-19, forcera les gérants des 30 équipes de la MLB à revoir leur façon de faire.

Frédéric Daigle
La Presse canadienne

Habitués de courir un marathon, ceux-ci devront devenir des sprinters afin de franchir le fil d’arrivée parmi les cinq premières formations de chaque ligue, les modifications proposées aux séries éliminatoires – qui auraient permis à plus d’équipes de se qualifier pour 2020 et 2021 – ayant été sacrifiées lors des négociations de dernière minute avec l’Association des joueurs.

Même dans les ligues mineures disputant des saisons plus courtes, on ne s’approche pas des 60 rencontres. Les seules ligues qui permettent un tant soit peu de vivre ce genre de calendrier ? Les ligues d’hiver du Mexique, de Porto Rico, de la République dominicaine et du Venezuela.

PHOTO D’ARCHIVES ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

L’ancien gérant des Expos Felipe Alou avant une cérémonie honorant les anciens de l’équipe au Stade Olympique en mars 2019.

« Je n’ai pas vécu une saison écourtée dans la MLB, mais j’ai dirigé souvent dans les ligues d’hiver, où la saison ne dure que 48 matchs avant les séries, a expliqué à La Presse Canadienne le vénérable Felipe Alou. Ça ressemble beaucoup à ce qu’on a maintenant : une ligue lancée sans camp d’entraînement. Les camps des ligues d’hiver étaient les matchs joués en septembre et octobre (dans la MLB). »

L’ex-gérant des Expos de Montréal et des Giants de San Francisco maintenant âgé de 85 ans souligne que les gérants allergiques à la pression n’aimeront pas ce format.

« Ça met de la pression sur tout le monde, particulièrement cette année, parce qu’en raison du virus, les équipes n’ont pu jouer que deux matchs préparatoires, parfois trois. Il faut rapidement trouver le niveau de jeu compétitif que demande une saison. Quand vous avez un camp d’entraînement, vous avez beaucoup de temps pour préparer votre équipe, la mettre en forme, établir votre plan de match. Ça n’arrivera pas cette saison. Vous n’avez pas le temps. Tout est différent. Ce genre de saison représente un grand défi pour tous ceux impliqués.

« La pression est sur tout le monde : les hauts dirigeants, le gérant, comme les joueurs. Mais tout le monde est sur un pied d’égalité. Une mauvaise équipe pourrait bien gagner la saison et une bonne équipe pourrait terminer en dernière place. Nous n’avons jamais rien vu de tel auparavant. »

Selon Alou, qui a aussi dirigé la République dominicaine à la Classique mondiale, les partisans pourraient être les grands gagnants d’une saison écourtée.

« Chaque match sera dirigé comme si c’était un match de séries. […] Les joueurs doivent comprendre que ce n’est pas une blague : on doit commencer à gagner dès maintenant ou à tout le moins laisser croire à tous qu’on cherche à gagner dès le départ. »

Charlie Montoyo, le gérant des Blue Jays, est d’accord avec lui.

« Je pense que ça fera en sorte que nous aurons notre meilleure formation sur le terrain tous les jours, a-t-il dit en vidéoconférence, mercredi. Quand vous jouez 162 matchs, vous avez l’occasion de donner des journées de congé à vos joueurs de temps à autre. Pas à 60 matchs : vous voulez votre meilleure formation sur le terrain tous les jours. »

PHOTO D’ARCHIVES CHRIS O’MEARA, PRESSE CANADIENNE

Le gérant des Blue Jays de Toronto Charlie Montoyo.

« Ça me rappelle la saison 1981 : les deux semaines au retour de la grève, c’était comme une saison habituelle, a pour sa part ajouté l’ex-lanceur des Expos Steve Rogers. Mais les six dernières semaines du calendrier ressemblaient à du baseball des séries. Chaque situation, c’était tout ou rien. Ça a donné une ambiance électrique. »

On pourrait penser que dans ces conditions, le développement des joueurs passera au second rang. Alou n’est pas de cet avis.

« Les jeunes joueurs bénéficieront de cette saison également. Ils doivent comprendre l’urgence de gagner et rien de mieux qu’une saison écourtée pour l’inculquer, estime-t-il. Quelqu’un devra le faire comprendre à tous les joueurs, pas seulement les jeunes, mais les vétérans aussi.

« Il faut qu’ils comprennent que c’est une business. Je suis convaincu qu’on joue ces 60 matchs parce que c’est une immense industrie qui ne veut pas se faire oublier par les amateurs. Nous allons jouer 60 matchs parce qu’on veut montrer aux gens qu’on veut garder cette industrie en vie. Alors quelqu’un doit le faire comprendre aux joueurs. Je suis convaincu que chaque club s’évertue à faire passer ce message. »

Qui l’emportera ? Les lanceurs auront un gros mot à dire pour Alou.

« On dit depuis bien avant que je sois venu au monde que les lanceurs sont toujours en avance sur les frappeurs. Imaginez leur avantage dans une saison de 60 matchs. En identifiant les équipes qui ont de bons lanceurs, vous avez une idée – seulement une idée, car on ne sait pas ce qui va se passer au cours de cette saison hors de l’ordinaire – des équipes qui seront bonnes. Je crois que ces équipes ont l’avantage présentement. »

Pour Montoyo, il faudra s’ajuster davantage aux éléments que le gérant aura sous la main.

« Si j’ai des frappeurs de contacts, je jouerai probablement davantage de court-et-frappe. Mais si j’ai des gars qui ont beaucoup de retraits sur des prises, je ne pourrai pas : je ne veux pas que mes coureurs se fassent épingler au deuxième. Tout dépendra de la formation que vous aurez. Une chose est sûre : tous les gérants joueront pour gagner toutes les rencontres, car vous n’en aurez que 60 et elles compteront toutes. »

Alou est persuadé que les gérants n’auront pas la vie facile cette saison.

« Je suis heureux de ne pas diriger une telle saison : avec toutes les statistiques avancées et les réunions qu’on impose maintenant aux gérants, leur travail sera difficile. »

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Le journaliste de La Presse Canadienne Curtis Withers, à Toronto, a contribué à cet article.