J’ai failli m’étouffer avec mon café en lisant cette déclaration de Denis Coderre dans La Presse, le mois dernier : « On mérite mieux que le “crois ou meurs” et le jusqu’au-boutisme qu’on vit présentement », a lancé l’ancien maire dans une flèche à sa rivale Valérie Plante.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Pardon ???

Ai-je bien compris ?

Denis Coderre dénonce le « crois ou meurs » et le « jusqu’au-boutisme » ?

> (Re)lisez l’article « On sent que Montréal n’est pas pour tous les Montréalais »

Ces deux expressions décrivent pourtant à merveille la course de Formule électrique qu’il a enfoncée dans la gorge des Montréalais durant son séjour à l’hôtel de ville. Une initiative inutile, que personne n’avait réclamée, mais qui est allée de l’avant notamment parce qu’il disait craindre que Toronto dame le pion à Montréal et obtienne l’épreuve. Dans l’espoir de vendre l’affaire à la population, il a arrosé le tout de vagues considérations sur le développement de l’énergie électrique.

À cette époque, je me souviens d’un maire très irritable lorsque des doutes envers ce projet étaient soulevés. L’heure était au… « crois ou meurs ». Les gens établis dans le quartier abritant les bureaux de Radio-Canada, où l’évènement a eu lieu, doivent encore entendre dans leurs cauchemars le bruit des travaux nocturnes pour préparer le site dans l’urgence. Ça, c’était du « jusqu’au-boutisme ».

C’est ainsi que nous avons été plongés dans un autre psychodrame lié au sport automobile, au moment où celui à propos de l’avenir du Grand Prix du Canada de Formule 1 s’amenuisait enfin.

Voilà pourquoi, dans les catégories « crois ou meurs » et « jusqu’au-boutisme », Denis Coderre est mal placé pour faire la leçon.

Il aurait avantage à trouver une autre ligne d’attaque face à Valérie Plante. Parce que chaque fois qu’il l’utilisera, la Formule E pourrait revenir vers lui comme un boomerang.

Cette triste aventure fait partie de son héritage, et l’ancien maire ne pourra l’éviter durant la campagne électorale. Si les décisions prises par Valérie Plante durant son mandat sont sujettes à examen, celles de Denis Coderre au cours des quatre années précédentes devraient l’être tout autant.

La Formule E ne peut être magiquement évacuée du débat. Elle a symbolisé les aspérités du séjour de Denis Coderre à la mairie, fourni des clés sur sa conception de son rôle et, ultimement, assombri son bilan.

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Denis Coderre raffole du sport : baseball, football, hockey, peu importe, il est un fan engagé. Le livre qu’il a récemment publié le rappelle bien. « Le sport est aussi un drapeau autour duquel nous aimons nous rassembler […], un catalyseur, un outil assez puissant aussi bien sur le plan économique qu’au plan social », écrit-il.

Paradoxalement, ce sport, qui occupe une place si importante dans sa vie, a eu une résonance négative dans sa campagne de 2017. En plus de la Formule E, la perspective de construction d’un nouveau stade pour accueillir des Expos 2.0 lui a fait mal. Tous les Montréalais savaient qu’il s’agissait pour lui d’une idée phare. « Ce n’est pas un “si”, c’est un “quand” », disait-il à propos du retour de l’équipe. Dans son bureau, il affichait même l’esquisse d’un stade.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Denis Coderre en compagnie de l’ancien lanceur des Expos de Montréal Denis Martinez, le 29 mars 2019

En campagne, l’ancien maire a cependant refusé de préciser quelle forme d’aide son administration envisageait pour concrétiser le projet. Cela a créé des inquiétudes au sein d’une partie de la population. La position de Valérie Plante était plus claire : pas d’investissement dans la brique et le mortier d’un futur stade sans la tenue d’un référendum.

Deux jours avant l’élection, cinq hommes d’affaires, constatant à quel point la campagne était soudainement serrée, ont signé une lettre d’appui publique à Denis Coderre. Parmi eux, Stephen Bronfman et Pierre Boivin, les deux visages les plus connus derrière ce désir de ramener le baseball majeur à Montréal. Je doute qu’ils répètent cette initiative, un fort mauvais pari, quatre ans plus tard. Mais le retour de Denis Coderre à la mairie serait sans doute une bonne nouvelle pour eux.

Questionné au 98,5 FM la semaine dernière par l’animateur Mario Langlois, Denis Coderre s’est montré discret à propos du retour du baseball majeur, invoquant la crise de la COVID-19. Ce dossier, a-t-il dit en substance, ne peut être une priorité en temps de pandémie. Fort bien. Mais la pandémie prendra fin un jour. À ce moment, le dossier du baseball reviendra en force. Le maire ou la mairesse aura à prendre position.

Compte tenu des fonds nécessaires au retour du baseball majeur à Montréal, et de l’immense symbolique associée à une équipe sportive professionnelle, je vois mal comment Denis Coderre – dont le nom est associé au projet depuis si longtemps – et Valérie Plante pourront ignorer ce dossier au cours des prochains mois, pandémie ou non.

Ils devront nous dire s’ils envisagent ou non une aide municipale, s’ils souhaitent accompagner ou non les promoteurs dans leurs démarches auprès du gouvernement du Québec.

Après tout, la campagne sera l’occasion d’exprimer leur vision d’avenir et de mettre de l’avant leurs ambitions pour Montréal. Le retour du baseball majeur fait partie des enjeux.

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PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

La mairesse de Montréal a souligné le 50e anniversaire des Expos en 2019.

Denis Coderre a fait des gestes concrets en faveur du sport durant son séjour à la mairie, notamment sa politique de réfection des terrains de baseball. Il a aussi donné du retentissement à de nombreux évènements dans le grand hall de l’hôtel de ville. Il est considéré comme un ami du sport, même si sa manière de travailler ne fait pas l’unanimité. Ainsi, ses liens ont été tendus avec le promoteur du Grand Prix du Canada, François Dumontier.

En revanche, les craintes entretenues dans le milieu du sport spectacle montréalais après l’élection de Valérie Plante ne se sont pas concrétisées. Montréal a continué de soutenir le sport et d’accompagner les promoteurs désireux d’accueillir des évènements internationaux. Elle a aussi tendu la main au duo Bronfman-Boivin. En clair, la catastrophe appréhendée par les plus inquiets ne s’est pas produite.

La lutte entre la mairesse et l’ancien maire s’annonce serrée. Et le sport sera de nouveau un enjeu.