Au lendemain de la Semaine nationale de la santé mentale, comment va le moral des athlètes et des sportifs en cette période de cloisonnement forcé ?

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Michael Phelps a été l’un des premiers à lever un drapeau rouge quelques jours après le report des Jeux olympiques de Tokyo. « J’espère vraiment, vraiment qu’on ne verra pas une hausse du taux de suicide chez les athlètes à cause de ça », s’était inquiété le plus grand médaillé olympique de l’histoire dans une entrevue à NBC le 24 mars.

Le nageur Brent Hayden avait tenu sensiblement le même discours à La Presse quelques jours plus tard. « On doit faire très attention, tendre la main vers nos collègues et coéquipiers, pour vérifier comment ils se portent », prévenait le médaillé de bronze de Londres, qui a effectué un retour à la compétition après une absence de sept ans. « La dépression chez les athlètes est une chose très réelle. »

PHOTO JEWEL SAMAD, AFP

Des décathloniens prenant position avant le départ d'un 110 m haies. « Quand tu arrêtes de t’entraîner au niveau auquel tu es habitué, tu expérimentes un sevrage d’endorphine. La chimie de ton cerveau commence à changer et ton humeur aussi », a dit à La Presse le nageur canadien Brent Hayden.

Le nageur de la Colombie-Britannique a lui-même mis sa santé mentale en péril à sa retraite en 2012. « Quand tu arrêtes de t’entraîner au niveau auquel tu es habitué, tu expérimentes un sevrage d’endorphine. La chimie de ton cerveau commence à changer et ton humeur aussi. Ça peut devenir une pente glissante. »

Un éventail d’émotions

Huit semaines après le début du confinement, comment se portent les athlètes ? Plutôt bien, assure Amélie Soulard. À titre de psychologue et préparatrice mentale à l’Institut national du sport du Québec (INS Québec), elle suit une trentaine d’athlètes olympiques et paralympiques de sports collectifs et individuels.

« Comme dans la population en général, les réactions sont très différentes d’un athlète à l’autre, précise-t-elle. On a vraiment tout l’éventail des émotions possibles. »

PHOTO DAMIEN MEYER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

En l’absence de compétitions à préparer, un athlète perd de sa motivation.

Si l’incertitude, l’incompréhension, la frustration et ensuite le soulagement ont prévalu dans les premières semaines, la fierté de contribuer à la santé publique en s’isolant a commencé à pointer chez certains, raconte la psychologue. Les questions au sujet de la qualification olympique en ont également préoccupé plusieurs.

« Il y a des gens que ça inquiète, qui vont être plus anxieux, qui auront de la difficulté à dormir. […] En confinement, la communication peut être plus difficile dans le couple ou en famille. Même chose pour la conciliation entraînement et vie de famille. Toutes ces situations, les athlètes les vivent aussi. »

Les spécialistes de l’INS Québec continuent d’offrir des services à distance depuis la fermeture. Une psychologue clinicienne s’est ajoutée au groupe le 1er avril, une initiative qui était prévue avant même le début de la pandémie.

Des études récentes ont révélé une plus grande prévalence de problématiques de santé mentale chez les athlètes de haut niveau que dans la population en général, signale Amélie Soulard.

« On voulait travailler sur la dé-stigmatisation. Dire que la santé mentale est aussi importante que la préparation mentale. Que ça fait également partie de la préparation optimale d’un athlète. »

Difficile de se motiver

L’absence de compétitions à préparer est l’un des enjeux les plus souvent soulevés ces derniers temps. « On ne peut pas se le cacher, la motivation, c’est plus difficile présentement », expose Félix-Antoine Lapointe, entraîneur-chef pour la Fédération québécoise d’athlétisme.

Après une, deux ou trois semaines, ça allait, mais là, ils ont hâte de voir un échéancier. […] Ils comprennent que le sport n’est pas la priorité dans la société à l’heure actuelle, mais ça fait partie de leur quotidien.

Félix-Antoine Lapointe

Le coureur Charles Philibert-Thiboutot, l’un des protégés de Lapointe, se réfère à ses mauvaises expériences des dernières années avec les blessures pour mettre les choses en perspective.

« Quand tu es passé à travers des épreuves, tu apprends à vivre au jour le jour et à savourer les petites victoires, témoigne le spécialiste du 1500 m. Les Jeux olympiques sont un objectif lointain, mais pour m’y rendre, je dois rester en bonne santé physique et mentale. »

Au moins, il peut pratiquer son sport, même si les conditions d’entraînement ne sont pas optimales. C’est plus compliqué pour la judoka Catherine Beauchemin-Pinard, qui se sert parfois de son copain pour exercer ses mouvements dans le salon…

Avec la règle de la distanciation physique, l’athlète olympique de Rio se doute que le retour sur les tatamis de l’INS Québec n’est pas à la veille de se matérialiser. Elle garde le moral en s’occupant beaucoup : elle a fait un grand ménage, de la peinture, s’est remise à l’écriture d’un livre de recettes et a terminé ses cours de comptabilité à l’université.

« À la première semaine, je me permettais un verre, je me couchais tard, je me levais tard, raconte Beauchemin-Pinard. Je me suis dit : il ne faut pas que ça continue comme ça, sinon ça va mal tourner, sans routine, sans objectifs. »

La femme de 25 ans a donc commencé à mettre son cadran plus tôt et déplacé son entraînement de l’après-midi au matin. « Comme ça, j’ai l’impression d’avoir beaucoup plus de temps pour faire des choses. Je me sens utile durant la journée. »

Sport’Aide

Une telle autonomie est plus complexe à atteindre pour un jeune sportif dans l’adolescence, relève Sylvain Croteau, directeur général de Sport’Aide : « C’est toute une adaptation qu’ils doivent vivre. Du jour au lendemain, ils se retrouvent maîtres de leur temps. Habituellement, ils savent qu’ils ont une pratique à midi, un match le lendemain à 15 h et un tournoi dans trois semaines. »

PHOTO HANNAH MCKAY, REUTERS

Quand un athlète arrête de s’entraîner au niveau habituel, un certain sevrage s’enclenche.

Destiné à prévenir la violence sous toutes ses formes, le service d’écoute et de conseil a ajouté le soutien psychologique à son offre depuis le début de la pandémie. Sport’Aide, qui fonctionne 24 heures sur 24 et 365 jours par année, s’adresse à toute la communauté sportive : athlètes, parents, entraîneurs, clubs, fédérations.

« C’était un peu notre appréhension au début : la pratique sportive, c’est une dépendance en quelque sorte, note Sylvain Croteau. On sait très bien que si on est privés d’une dépendance, on peut parfois en emprunter à d’autres qui ne sont pas positives. On veut s’assurer que nos jeunes ne se retrouvent pas dans cette situation. »

Au moment où le déconfinement sportif commence à prendre forme, le retour sur les lieux d’entraînement soulève d’autres questions.

« On est tellement devenus experts du confinement, on s’est tellement adaptés à cette situation, qu’il y aura peut-être une résistance au changement, une peur de revenir, anticipe la psychologue Amélie Soulard. Il y aura certainement la peur d’être contaminé — déjà présente chez les athlètes en temps normal — et celle de ne plus être à la hauteur, d’avoir perdu sa forme physique, par exemple. »

Plusieurs organismes nationaux de sport, comme le Comité olympique canadien, le Comité paralympique canadien et le Réseau des instituts dont l’INS Québec fait partie, ont uni leurs forces pour créer un groupe de travail sur la santé mentale. Le but est d’envoyer un message cohérent et de fournir de l’aide sur plusieurs plateformes aux athlètes de haut niveau, à leurs entraîneurs et au personnel des équipes.

Le comité olympique et paralympique américain a mis sur pied une cellule d’écoute. Bob Bowman, l’entraîneur de Michael Phelps, a applaudi l’initiative, affirmant que la mise en garde de son ancien protégé était nécessaire.

« C’était une déclaration assez violente, mais une perspective qu’on ne doit pas occulter, a-t-il déclaré dans un entretien à L’Équipe. Notre rôle reste donc d’être proches des athlètes, de leur permettre d’exprimer ce qu’ils ressentent pour désamorcer toute forme de désespoir. J’essaie de le faire, les instances aussi. »

D’ici à un retour à ce qui sera forcément un « nouveau normal », Philibert-Thiboutot suggère de simplement « voir le bon côté des choses ». « Pour moi, c’est de passer du temps avec ma femme que je n’aurais pas parce que je suis en camp d’entraînement ou en compétition. On profite vraiment de notre quotidien ensemble. Il y a des points positifs, quand même. »