Des performances déclinantes, une pause de cinq mois loin des bassins, un premier rôle dans un film… Ces deux dernières années, la nageuse Katerine Savard ne donnait pas l’impression de se diriger vers ses troisièmes Jeux olympiques. À l’approche des sélections pour Tokyo, confondra-t-elle les sceptiques ?

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Un récent lundi matin à la piscine du complexe Claude-Robillard. Entre 6 h et 8 h, Katerine Savard enchaîne les longueurs à un rythme soutenu. Chrono à la main, l’entraîneur Claude St-Jean lui annonce ses temps : « 29,4, 30,2, 29,6… »

Elle s’accroche au mur, tente de reprendre son souffle, et repart. La série s’étire, mais elle ne fléchit pas.

Deux jours plus tard, un communiqué atterrit dans la boîte de réception de médias québécois. Son titre : « Katerine Savard, plus motivée que jamais ».

La médaillée de bronze des Jeux olympiques de Rio l’entend et le sent : elle a disparu du radar. « Hein, tu nages encore ? », se faisait demander la représentante du club CAMO l’automne dernier.

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Katerine Savard s’entraîne à la piscine du complexe Claude-Robillard.

Avec l’aide de François Hamelin, l’ancien patineur de vitesse devenu agent, Savard a senti le besoin de faire une mise au point. Oui, elle nage encore. Et son intention est claire : elle veut participer à ses troisièmes JO, l’été prochain, à Tokyo.

Un mauvais moment

Affûtée, bronzée, Savard revient d’un stage dans le sud de l’Espagne. Souriante et détendue avant son deuxième entraînement quotidien, en fin d’après-midi, elle semble dans une forme… olympique.

Rien à voir avec la femme un brin torturée rencontrée au même endroit deux ans plus tôt. Elle avait alors dévoilé qu’elle renonçait aux Jeux du Commonwealth en Australie, citant des « raisons personnelles ».

« Ça m’a fait beaucoup de peine. C’est la première fois que j’abandonnais une équipe en 10 ans. J’ai trouvé ça hyper difficile. J’avais un peu l’impression que ma carrière était finie aussi. »

Elle entendait les chuchotements, les conjectures sur sa situation. « Je me faisais dire : elle ne nage pas assez vite parce qu’elle a pris du poids, parce qu’elle ne s’entraîne pas assez. Les gens mettaient des mots sur ce que je vivais alors qu’ils n’avaient aucune idée. »

Ces propos la blessaient. En réalité, elle souffrait encore des répercussions des Jeux de Rio.

Toute ma vie, j’avais rêvé d’une médaille olympique. Est-ce que j’y croyais ? Je ne sais pas. N’empêche, quand je suis revenue de Rio avec la médaille, j’ai vraiment eu un down. Je me disais :  “C’est quoi mon rêve maintenant ? Qu’est-ce que je fais ?” On dirait que je n’avais plus de rêve, plus d’objectif. Je nageais parce que j’étais une nageuse.

Katerine Savard

Elle n’arrivait plus à se lever pour les séances matinales. Elle avait l’impression de ne plus être à la hauteur. De décevoir tout le monde, surtout elle-même. Elle était perdue.

Pour se retrouver et s’éloigner du bruit, Savard a voyagé trois mois en Asie. À son retour, à l’automne 2018, elle était incertaine de replonger. Pierre Lamy, l’entraîneur des Carabins de l’Université de Montréal, lui a proposé de se joindre à son groupe pour sa dernière saison d’admissibilité sur le circuit.

« Katerine est une des meilleures ambassadrices de la natation, souligne le coach chevronné. On ne peut pas la laisser toute seule dans son coin quand elle a une mauvaise passe. Je ne voulais pas qu’elle quitte le sport avec un goût amer, sans avoir le sourire. »

Rebondir

L’ancienne cinquième mondiale au 100 m papillon partait de loin. Son régime d’entraînement n’avait rien à voir avec celui qu’elle avait déjà connu. « Je ne croyais pas tant que ça à mon potentiel de pouvoir revenir. »

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Katerine Savard

Durant les Fêtes, elle est retournée visiter sa famille à Québec. Comme d’habitude en pareilles circonstances, elle a nagé avec son coach des débuts, Marc-André Pelletier. Devant l’ambivalence de celle qu’il avait accompagnée aux Jeux de 2012, il a décidé de la secouer. Son message, livré sans gants blancs : « Branche-toi. »

« Je l’ai mise au défi, précise Pelletier. Je lui ai dit : “Tu ne finiras pas comme le boxeur avec le combat de trop. Ou comme ces athlètes qui ne veulent pas sortir au bon moment, au point où ça en devient presque disgracieux. Non, tu le fais à fond et tu arrêtes de te trouver des excuses.” »

Il a touché la cible. Savard en a pleuré un coup, mais un « déclic » s’est produit. « D’une certaine façon, il m’a montré qu’il croyait encore en moi », décrit-elle, encore envahie par l’émotion un an plus tard. « C’est peut-être de ça que j’avais besoin. »

À partir de là, elle s’est engagée à fond avec les Carabins. La presque bachelière en éducation préscolaire et primaire a commencé à s’entraîner avec ses collègues masculins, ce qui a réveillé son esprit compétitif. « Je me suis mise à vouloir faire la course avec eux. On se mettait au défi. Juste pour le fun. Ça m’a redonné le goût de me battre. »

Trois mois plus tard, elle s’est présentée aux sélections pour les championnats du monde sans grandes attentes. Elle visait l’équipe C, celle des Universiades, elle a plutôt atterri dans la B, destinée aux Jeux panaméricains de Lima. Elle y a remporté trois médailles dans les relais et fini septième du 200 m libre.

Ces résultats l’ont encouragée à poursuivre jusqu’aux sélections olympiques pour Tokyo.

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Katerine Savard

Le cinéma

Mais à son retour du Pérou, un tout autre projet l’attendait : le tournage du film Nadia, butterfly. D’abord engagée comme consultante, elle a finalement décroché le premier rôle en audition, celui d’une nageuse qui participera à sa dernière compétition aux Jeux olympiques… de Tokyo.

« Les gens doivent comprendre que ce n’est vraiment pas ma vie ! », prévient Savard, qui vient de mettre la touche finale à la postsynchronisation.

Elle mesure sa chance d’avoir découvert les plateaux en compagnie de sa coéquipière Ariane Mainville, une autre néophyte du cinéma qui joue sa meilleure amie dans le film dont la sortie est prévue en juin.

J’ai vraiment aimé ça. C’est mon type de vie. J’aime ça quand ce n’est pas le train-train quotidien.

Katerine Savard, à propos de son expérience de cinéma

Le tournage s’est conclu au début octobre dans la capitale du Japon. Savard a pu voir une partie des installations olympiques, dont le village des athlètes et le centre aquatique.

Pour en visiter l’intérieur, Savard devra d’abord se qualifier lors des Essais nationaux à Toronto, du 30 mars au 5 avril. Elle vise principalement deux épreuves : le 200 m libre, où le relais lui semble accessible, et le 200 m papillon, auquel n’avait pratiquement pas touché depuis quatre ans.

La tâche s’annonce ardue. La natation féminine canadienne a continué de se bonifier depuis les succès éclatants de Rio (six médailles). Les meilleurs temps de la native de Pont-Rouge remontent à 2017.

En un sens, elle n’aura rien à perdre aux Essais. La nageuse de 26 ans est allée deux fois aux JO. Elle a gagné une médaille. Elle revient de loin. Elle se disait un peu la même chose jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle ne cherchait qu’à se protéger.

« Si je le fais, c’est parce que c’est important pour moi, précise Savard. Je veux autant me classer pour les [Jeux] olympiques que les autres. C’est sûr que je vais être déçue si je ne les fais pas. » Là, tout le monde le sait.