Qui sont les travailleurs essentiels ?

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Il y a des réponses faciles. Les médecins. Les infirmières. Les préposés aux bénéficiaires. Les pompiers. Les policiers. Les éboueurs. Les pharmaciens. D’autres métiers sont indispensables pour combattre la pandémie. Les pilotes et les camionneurs qui transportent le vaccin, par exemple.

Et les hockeyeurs ? Oui, les hockeyeurs. Où se classent-ils dans l’échelle des services essentiels ? Avant ou après les enseignants ? Les chauffeurs d’autobus ? Les travailleurs agricoles ?

Si la question paraît frivole, la réponse ne l’est pas. Car dans les prochaines semaines, en Amérique du Nord, les travailleurs essentiels seront vaccinés en priorité. Au Québec, on les retrouve au neuvième échelon. Derrière les personnes à risque, mais devant la population générale.

Aux États-Unis, ils seront vaccinés beaucoup plus tôt, si on se fie à un rapport d’expertise publié par l’organisme responsable de la vaccination :

1) Les travailleurs de la santé et les résidants des centres de soins de longue durée (décembre)

2) Les travailleurs essentiels (janvier-mars)

3) Les gens présentant des risques ou âgés de 65 ans et plus (à partir de mars)

4) Le reste du monde

D’où l’importance de la question : c’est quoi, un travailleur essentiel ? Ce sera à chaque État de le préciser. Et les décisions ne seront pas uniformes, a déjà prévenu le chef de l’opération de vaccination, Moncef Slaoui.

PHOTO MANDEL NGAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le professeur et chercheur Moncef Slaoui, chef de l’opération de vaccination aux États-Unis

Les enjeux sont élevés. Pour toutes les industries. Être qualifié de travailleur essentiel, c’est comme passer du 21 au 75 au jeu de serpents et échelles. C’est pourquoi plusieurs industries – de l’aviation à l’alimentation – mènent d’importantes campagnes de lobbyisme. Les circuits de sport professionnel – comme la LNH – ont eux aussi intérêt à le faire. Pour protéger leurs athlètes. Et pour réduire les coûts exorbitants des tests de dépistage.

C’est immoral ?

Oui.

Offensant ?

Oui. Cela va de soi qu’un hockeyeur de 21 ans en pleine santé ne devrait pas recevoir ses deux doses du vaccin avant vos parents. « Ce serait une erreur d’immuniser d’abord les gens de 18 ans. J’espère que personne ne fera ça », a récemment déclaré Moncef Slaoui, sans parler spécifiquement des athlètes.

Maintenant, quelles sont les probabilités que les joueurs de la LNH aient une aiguille dans le bras avant vos proches et vous ?

Très élevées. Surtout aux États-Unis, où le sport professionnel a déjà été considéré comme un service essentiel.

Pas en 1920.

En 2020.

Reculez de quelques mois. Au 1er avril. Presque tout était fermé. Le gouverneur de la Floride demandait aux citoyens de rester chez eux. Une semaine plus tard, il signait un décret qualifiant d’« essentiel » le sport professionnel. Ce qui a permis la présentation – surréaliste – de galas de lutte en plein confinement.

Ce fut le premier d’une longue série de privilèges accordés aux clubs professionnels.

En mai, le gouvernement américain a autorisé aux joueurs internationaux de la LNH, de la NBA et du baseball majeur d’entrer au pays. Permettez que je cite le ministre de la Sécurité intérieure, Chad Wolf : « Les évènements de sport professionnel engendrent des retombées économiques indispensables. Mais tout aussi importants, ils rendent les communautés fières et [renforcent] l’unité nationale. Dans l’environnement actuel, les Américains ont besoin de leurs sports. C’est le temps de rouvrir l’économie, et c’est le temps que nos athlètes professionnels se remettent au travail. »

PHOTO PERRY NELSON, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Joe Pavelski, des Stars de Dallas, et Zach Bogosian, du Lightning de Tampa Bay, en finale de la Coupe Stanley

Une déclaration soulignée à gros traits de crayon-feutre jaune fluo par la LNH. « Le ministre a signé un décret qui stipule que les athlètes professionnels sont des travailleurs essentiels et qu’ils peuvent voyager vers les États-Unis », s’était réjoui le commissaire adjoint, Bill Daly.

Et ici ? Est-ce différent ? Un peu, quand même. Les Canadiens n’ont pas la même relation fusionnelle que les Américains avec leurs clubs sportifs. Mais les athlètes ont néanmoins profité de privilèges auxquels le citoyen lambda n’a pas eu droit pendant la pandémie :

– À Montréal, l’Impact a profité d’une quarantaine modifiée ;

– Au Québec, les clubs de la LHJMQ ont pu disputer des matchs avec des formations complètes et la mise en échec, ce qui était interdit dans le hockey mineur ;

– Au Canada, lors de la création des bulles de la LNH l’été dernier à Toronto et à Edmonton, les joueurs en provenance de l’étranger n’ont pas eu à s’isoler pendant 14 jours. Les arénas étaient considérés comme une extension de la bulle.

Conseil : si vous revenez au pays, n’essayez pas de convaincre l’Agence de la santé publique du Canada que votre commerce est une extension de votre maison pour les 14 prochains jours. Vous risquez une amende salée.

Alors, les hockeyeurs sont-ils des travailleurs essentiels ?

Pour les décideurs, peut-être.

Pour moi, non.

Mais je le dis avec une petite gêne.

Car dans le grand ordre des choses, ces privilèges que nous reprochons aux athlètes professionnels, nous en profitons aussi. Nous serons vaccinés dans les prochains mois. Bien avant des centaines de millions de personnes à risque, qui ont le malheur de vivre dans une région pauvre. Dans un pays qui se trouve à la quarante-douzième page du carnet de commandes de Pfizer ou de Moderna.

Dans la très longue file d’attente universelle, nous sommes tout en avant.

À côté des joueurs de hockey.