Au moment où Montréal entre en zone rouge, la nageuse Mary-Sophie Harvey se prépare à partir pour Budapest afin de participer à la deuxième saison de la Ligue internationale de natation

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Natation Canada (SNC) a convié 18 nageurs et leurs entraîneurs à une réunion virtuelle la semaine dernière. La haute direction de la fédération les mettait en garde avant leur participation à la deuxième saison de la Ligue internationale de natation (ISL), circuit professionnel non sanctionné lancé l’an dernier.

Les préliminaires et les demi-finales de cette seconde mouture doivent se dérouler sur une période de cinq semaines à partir du 16 octobre dans une bulle à Budapest. La capitale de la Hongrie « est considérée de manière générale comme une zone à risque » pour la COVID-19, a entre autres indiqué SNC, qui a aussi rappelé l’avertissement du gouvernement du Canada d’éviter les voyages non essentiels, en vigueur depuis le 13 mars.

De quoi refroidir les ardeurs des athlètes ? « Sur le coup, je pense qu’on était tous un peu saisis, a admis Mary-Sophie Harvey, seule représentante du Québec. On aurait aimé avoir ces informations un peu plus tôt. Après avoir signé des contrats, on a un peu les mains liées, si je puis dire. »

La nageuse montréalaise a néanmoins aimé recevoir davantage d’informations de la part du médecin de l’équipe nationale et du directeur de la haute performance John Atkinson, notamment en ce qui a trait à la question des assurances.

Après discussions avec Claude St-Jean, son entraîneur au club CAMO, Harvey a choisi de maintenir le cap. Dans 10 jours, elle s’envolera donc vers Budapest après s’être soumise à deux tests de dépistage au nouveau coronavirus. À son arrivée, elle devra avoir passé deux autres examens avec succès avant de pouvoir plonger.

J’avais vraiment besoin de retrouver le plus de normalité possible. Pouvoir recommencer à nous entraîner, nous redonner un peu d’espoir pour les Jeux l’an prochain et dans le monde de la natation en général. L’ISL sera la première compétition de natation internationale depuis la COVID-19. Ça fera surtout du bien mentalement et moralement.

La nageuse Mary-Sophie Harvey

Comme l’an dernier, l’ISL réunira la majorité des meilleurs nageurs au monde. Harvey représentera de nouveau Energy Standard, l’équipe enregistrée à Paris qui a remporté le titre l’an dernier à Las Vegas. La polyvalente nageuse s’était distinguée en s’alignant dans plusieurs épreuves de longue distance. Aux deux premières étapes, à Indianapolis et à Naples, elle avait été celle qui avait franchi le plus de longueurs en tout.

Au début de la pandémie, l’ISL a annoncé qu’elle soutiendrait financièrement tous ses participants à raison d’un montant mensuel de 1500 $, de septembre à juillet prochain. Toutes les dépenses à Budapest sont également sous sa charge.

« Ça nous a donné quelque chose de positif en ces temps difficiles, a noté Harvey. Un petit stress s’est créé parce qu’on n’a pas pu s’entraîner et générer de revenus. Ça devient vraiment difficile. »

À Budapest, elle vivra dans un hôtel à quelques minutes de marche du complexe aquatique Duna Arena, où elle a disputé ses premiers Championnats du monde seniors, en 2017. La native de Trois-Rivières est rassurée par les mesures de sécurité annoncées par l’organisation, qui testera tous les athlètes tous les cinq jours. La stabilité de l’horaire d’entraînement durant son séjour la réjouit également.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Malgré les avertissements de Natation Canada, Mary-Sophie Harvey a décidé de s’envoler pour Budapest afin de participer à la deuxième saison de la Ligue internationale de natation après avoir eu des discussions avec son entraîneur au club CAMO.

Avec le passage en zone rouge à Montréal, elle ne sait pas ce qui l’attend au Complexe sportif Claude-Robillard.

« Ça commençait à revenir à la normale, mais c’est sûr que la situation là-bas va vraiment être plus contrôlée. On sera dans notre petite bulle, avec un horaire de natation qu’on pourra garder. Ce sera vraiment une période d’entraînement plus stable. Claude et moi, c’est vraiment ce qu’on trouvait positif par rapport à l’ISL. »

Harvey renouera avec un groupe qu’elle connaît bien puisqu’elle s’était entraînée avec le club Energy Standard, en Turquie, en 2017 et 2018. Elle côtoiera entre autres la Suédoise Sarah Sjöstrom, « joueuse » la plus utile de la dernière saison, et le champion olympique sud-africain Chad le Clos. L’entraîneur-chef britannique James Gibson est secondé par le Canadien Tom Rushton, qui a dirigé Harvey à Montréal et en Turquie.

« J’aurai beaucoup d’occasions de m’entraîner avec les meilleurs au monde », a noté la quadruple médaillée aux Jeux panaméricains de 2019. « On pourra s’entraider dans tout ça et bénéficier chacun de nos forces et faiblesses. »

Claude St-Jean a encouragé sa protégée à tenter l’aventure. « Ici, on ne sait même pas s’il y aura une compétition avant le mois de janvier, a-t-il souligné. Mary carbure aux compétitions. Pour elle, je pense que c’est très bien psychologiquement. Ça lui donne un avantage. »

Le fait qu’Energy Standard soit à l’origine de l’évènement est également rassurant aux yeux de l’entraîneur. « D’un point de vue politique, s’il arrive quelque chose à l’un de ses nageurs, ils vont certainement tout faire pour l’aider. Dans les conditions actuelles, ça ne peut pas être pire que les joueurs de tennis qui voyagent et les autres sports, dont les compétitions, ont repris ailleurs dans le monde. »

Sa seule réserve est la quarantaine de 14 jours à laquelle devra s’astreindre l’athlète à son retour au pays.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Mary-Sophie Harvey représentera de nouveau Energy Standard, l’équipe enregistrée à Paris qui a remporté le titre l’an dernier à Las Vegas.

Inaugurée l’an dernier, l’ISL (International Swimming League, selon le nom officiel) se distingue des compétitions traditionnelles par sa formule par équipes, composées de 16 femmes et 16 hommes. Ces derniers accumulent des points selon leur classement dans chacune des courses, sans égard aux temps. Chaque équipe délègue deux nageurs par épreuve, toujours dans les mêmes couloirs, dans un bassin de 25 m. Présenté sur deux jours, chaque « match » se conclut par un « skins », un spectaculaire tournoi éliminatoire sur 50 mètres.

La Fédération internationale de natation (FINA) s’était d’abord opposée à la création de l’ISL, menaçant d’exclusion les nageurs qui y participeraient. Elle avait reculé devant le courroux exprimé par plusieurs têtes d’affiche internationales.

De huit l’an dernier, le nombre d’équipes passe à 10 en 2020 avec l’ajout des Frog Kings de Tokyo et des Titans de Toronto. Ces derniers sont composés au tiers de nageurs canadiens, dont la championne mondiale Kylie Masse et le revenant Brent Hayden, et sont pilotés par l’entraîneur et commentateur bien connu Byron McDonald.

Approchée par les Titans, Harvey a préféré rester fidèle à Energy Standard, qui fera encore figure de favori cette année. Penny Oleksiak, qui avait nagé pour les champions l’an dernier, s’était engagée avec Toronto, mais s’est ravisée depuis. La quadruple médaillée olympique ne participera pas à l’ISL cette année.

Le 23 septembre, l’ISL a publié un communiqué accusant des dirigeants de fédérations internationales d’avoir « intimidé » leurs membres pour les empêcher de participer à ses activités. Certains observateurs y ont vu un lien avec l’Australie, dont la presque totalité des nageurs ont déclaré forfait pour l’ISL en raison d’une interdiction de voyages de leur fédération.

Natation Canada, qui a tenu sa réunion le même jour que la publication du communiqué, a laissé le choix à ses athlètes. Selon Claude St-Jean, l’essentiel du message se résumait à : « Si vous y allez, c’est votre décision. S’il y a un problème, arrangez-vous avec. »

Atkinson a exposé la position de la fédération dans un communiqué publié deux jours après la rencontre.

« Pour les activités ne relevant pas de Natation Canada, notre rôle consiste à nous assurer que les athlètes et les entraîneurs reçoivent toute l’information dont nous disposons et à confirmer qu’ils comprennent les risques potentiels, a fait valoir l’entraîneur national. En ce qui a trait à la Ligue, notre priorité sera de conseiller les athlètes et de soutenir leur décision, quelle qu’elle soit, au meilleur de notre capacité de la même façon que nous soutenons leur choix de s’entraîner dans un centre de haute performance, un club ou une université du Canada ou un club ou une université à l’étranger. »

À l’issue des cinq semaines en Hongrie, quatre équipes accéderont à la finale prévue à la fin décembre à un endroit encore indéterminé, potentiellement à Tokyo. Les compétitions seront diffusées au Canada sur CBC et sa plateforme en ligne (cbc.ca).

« Je me considère comme vraiment chanceuse, a conclu Harvey. Je sais que je suis la seule au Québec à y prendre part. J’ai la chance de pouvoir courser et retrouver un semblant de normale. » En espérant un retour à la « vraie » normalité.