Pour saisir l’ampleur de la crise de la COVID-19 aux États-Unis, suffit de consulter le bilan quotidien des nouveaux cas. Mais un autre signe, moins scientifique, est aussi révélateur : Gary Bettman a choisi deux villes canadiennes pour la relance de la saison de la Ligue nationale de hockey.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

On peut imaginer à quel point cette décision a été difficile pour le commissaire du circuit. Depuis son accession au pouvoir, en 1993, le Canada a perdu presque toute son influence dans la conduite des affaires du hockey professionnel. La LNH est dirigée de New York, par des Américains qui rêvent d’élargir encore son empreinte dans leur pays. Les fans canadiens sont tenus pour acquis. Peu importe les décisions du circuit, on sait qu’ils seront toujours au rendez-vous.

La meilleure preuve est survenue en 2018 quand la LNH a fait l’impasse sur les Jeux d’hiver de PyeongChang. Au Canada, le tournoi olympique de hockey s’est peu à peu transformé en évènement légendaire. Ainsi, le but en or de Sidney Crosby à Vancouver en 2010 est un grand moment de notre histoire sportive.

Peut-on croire un seul instant que la LNH aurait pris cette décision si le tournoi olympique avait provoqué le même retentissement aux États-Unis, s’il avait généré un impact émotif aussi puissant avec des millions de téléspectateurs à la clé ? Bien sûr que non !

Dans la même veine, inutile de rappeler la satisfaction de Bettman en accueillant le Colorado dans le circuit après le transfert des Nordiques en 1995. Ou son air morose en annonçant le retour des Jets à Winnipeg en 2011, retour assorti d’une menace : les amateurs étaient mieux d’acheter en masse des abonnements saisonniers, sinon un changement d’idée demeurait possible. Quant à l’éventuelle renaissance des Nordiques, les propos sur le marché de Québec tenus en 2018 par Jeremy Jacobs, l’influent proprio des Bruins de Boston, ont démontré l’improbabilité de cette perspective.

Bref, c’est quand le commissaire est mal pris qu’il se retourne vers le Canada. Comme on utilise une béquille si on a mal à une jambe.

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En 2016, dans l’espoir d’enrichir ses coffres, la LNH a organisé une Coupe du monde du hockey en septembre. L’idée était bizarre : deux clubs ne représentaient pas des pays, mais plutôt des « concepts » imaginés par Bettman et sa garde rapprochée : une équipe nord-américaine composée de joueurs de 23 ans et moins et une équipe Europe… mais sans les Suédois, les Finlandais, les Russes et les Tchèques qui, eux, alignaient leur propre sélection nationale.

À cette période de l’année, ce tournoi n’avait aucune chance de susciter un véritable intérêt aux États-Unis. Septembre, c’est le retour de la NFL, du football collégial et la dernière ligne droite du calendrier dans le baseball majeur.

PHOTO CHARLES KRUPA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le commissaire de la LNH, Gary Bettman

Alors Bettman a fait appel à la « béquille » Canada, comme il l’avait fait en autorisant le transfert des Thrashers d’Atlanta à Winnipeg. Tous les matchs ont eu lieu à Toronto. L’affaire a été un succès commercial, avec de bonnes foules et un solide auditoire télé d’un océan à l’autre. Cela dit, l’expérience n’a pas été reconduite, car la formule n’était pas convaincante.

Cette fois, c’est la COVID-19 qui oblige Bettman à se tourner vers ses voisins du Nord. J’ai peine à croire que l’idée de départ était de choisir deux villes canadiennes pour accueillir les 24 équipes toujours en lice. Las Vegas, notamment, a été longtemps perçue comme une destination privilégiée. Mais voilà : la pandémie atteint des proportions alarmantes dans plusieurs États américains et le risque de dérapage devenait trop grand.

Avec un peu de chance, si les joueurs et le personnel d’encadrement respectent les consignes et ne quittent pas leur « bulle » à Edmonton et à Toronto, la LNH relèvera peut-être avec succès cet immense pari. Pourvu, bien sûr, que le nombre déjà inquiétant de cas positifs – 35 joueurs lundi – n’empêche pas la concrétisation du projet.

Même si la prudence demeure de mise, la situation est moins chaude au Canada qu’en Floride, où la NBA et la Major League Soccer reprendront leurs activités. Quant au baseball majeur, où les déplacements de ville en ville auront lieu comme à l’habitude, le risque de catastrophe est réel, et quelques joueurs ont déjà annoncé leur absence.

La LNH obtient un autre avantage à jouer au Canada : il sera très difficile pour un joueur de passer inaperçu s’il enfreint les règles de confinement. À Edmonton, un amateur finira inévitablement par reconnaître un hockeyeur, même au profil modeste, osant s’aventurer à l’extérieur de la bulle. Dans une ville canadienne folle de hockey, difficile de se fondre dans la masse comme à Los Angeles ou à Las Vegas.

Quant à l’intérêt généré par ce drôle de retour au jeu, ce sera au Canada qu’il sera le plus prononcé. Un aménagement tombant à pic permet au gros marché de Montréal – dont l’équipe a connu une mauvaise saison – d’être de la partie. Même en août, l’auditoire télé sera intéressant et les journaux, les radios et les sites web en traiteront abondamment.

Encore une fois, la LNH se fie au Canada pour donner du rayonnement à ses activités quand une solution américaine n’existe pas.

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Sans le Canada avec ses amphithéâtres souvent pleins et où les joueurs vedettes sont de véritables héros, sans les revenus générés par ses sept organisations et sans le très lucratif contrat de télé national, la LNH aurait une force de frappe plus modeste.

Malgré tout, la LNH est dirigée par des Américains avec, en première ligne, la défense des intérêts américains. Le Canada est sa béquille. Une béquille de choix, qui rend d’extraordinaires services, mais une béquille quand même.

C’est choquant, quand on y pense.