C’est arrivé en une fraction de seconde pour Mélanie Labelle. Une chute en dansant le swing, sa passion, son « sport de retraite ».

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

« J’allais bien vieillir là-dedans, danser jusqu’à mes belles années. Je trouvais que c’était un beau talent à avoir pour les partys », lance-t-elle en riant.

Blessure à la moelle épinière, fracture du cou. Elle est devenue tétraplégique en mars 2016. Ça change une vie pas à peu près.

Pourtant, n’essayez pas de trouver une once d’apitoiement dans son histoire. Rien. Que des réponses directes, à la fois ancrées dans le présent, mais tournées vers l’avenir. Ce n’est pas pour rien que c’est elle, devenue en mars 2019 membre de l’équipe nationale de rugby en fauteuil roulant, qui animera la discussion virtuelle du Défi AlterGo mercredi (détails plus loin).

D’ailleurs, preuve de cette mentalité de battante ? La question est directe : de quoi se souvient-elle de l’accident ?

« La page tourne tout de suite. En l’espace d’une seconde, on se rend compte qu’on est paralysée. Tu sais que ça ne reviendra pas. Tu repars une nouvelle vie.

– C’est arrivé vite comme ça ?

– Ouais… Je ne sais pas. C’est difficile à décrire. Tu sais que quelque chose vient d’arriver qui va changer le reste de ta vie. »

Ce n’est pas le moment d’avoir de la peine, tu es en mode survie. C’est de dire, quelque chose est arrivé, ça va être correct, on pousse.

Mélanie Labelle

Mélanie Labelle n’a jamais reçu un diagnostic en tant que tel. Sa famille a voulu garder son moral élevé en contournant l’évidence. Elle-même n’a jamais trop cherché à savoir.

« Je ne suis pas niaiseuse. En centre de réadaptation, les gens qui avaient à bouger bougeaient. Moi, il n’y avait rien qui se passait au niveau fonctionnel. J’ai eu une conversation brève avec mon ergothérapeute : “Il n’y a rien qui bouge ?” Elle répond que non. Ça m’a pris 48 heures où j’ai eu besoin de pleurer. Après, je me suis relevé les manches et je suis repartie. »

Le rugby

Mélanie Labelle a été initiée au rugby en fauteuil roulant au centre de réadaptation. Il y avait le volet « retour en société » qui lui a valu, à elle et ses kinésiologues, beaucoup de fous rires. On lui a présenté plusieurs sports. Comme elle n’a pas de préhension avec les mains, on a dû lui attacher « au duct tape » des raquettes pour qu’elle teste le tennis.

Puis on lui a parlé de rugby. Les Machines de Montréal, devenu son club, étaient venues faire une démonstration au centre.

« On n’a pas la préhension donc ils mettent des gants pour aider à pousser les roues, à manipuler le ballon. Mais on ne peut pas tenir les gants, dont ils m’ont “duct tapée” ça jusqu’au coude. C’était beau. 

« La première fois, j’étais tellement énervée de ne pas être dans mon fauteuil de tous les jours, je voyais des gens plus fonctionnels que moi et la première chose que j’ai faite est de leur rentrer dedans. Comme une auto tamponneuse. Dans ma tête, j’allais vite et je frappais fort, mais non, je n’avais juste pas la force. J’ai ri, j’étais épuisée, mais ça a tellement fait du bien.

« Ensuite, j’ai dit à mon copain Michaël que j’aimerais aller aux pratiques, mais je ne pouvais pas y aller seule. Il a dit : “Tu veux y aller, on y va.” On a commencé à aller aux pratiques du club. Chaque fois que j’y allais, les gars me donnaient des trucs de leur quotidien. J’avais des questions à l’infini. On a eu de bonnes discussions. Ça a été plus grand que juste le rugby. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Mélanie Labelle rêve de participer aux Jeux paralympiques.

Plus grand que juste le rugby. Avec le sport, Mélanie Labelle a découvert une communauté. Elle revenait des entraînements avec 10 000 objectifs de réadaptation. Elle recevait aussi toutes crues les réponses à ses questions. Entre personnes de même handicap, le livre est « très ouvert », confirme-t-elle.

Ce qui nous amène tout naturellement au Défi sportif AlterGo. En temps normal, c’est l’occasion pour 8000 athlètes souffrant d’une déficience quelconque de vivre la beauté du sport et de la communauté qui l’entoure. Un évènement splendide, plus grand que le sport, justement. 

Cette année, pandémie oblige, tout se vit virtuellement. Mélanie Labelle sera donc en discussion avec l’un des porte-parole de l’évènement, Jean-Marie Lapointe, dès 10 h mercredi, en direct sur Facebook. Elle y racontera son parcours et sa réalité, pour inspirer. Comme d’autres l’ont fait avec elle.

« Si je regarde avec un peu plus de recul, le déni a été positif. Peu importe la fonction que je devais avoir, je la refusais. Ce que je réussis à faire dans la vie de tous les jours, malgré mes fonctions limitées, c’est ce dont je suis fière.

« Je regarde les athlètes autour de moi, je ne suis pas spéciale. Ils sont plusieurs capables de faire comme moi, même plus. Ça prend le temps, la motivation, l’énergie, et surtout la patience. C’est long, c’est juste long.

« Le Défi sportif est une occasion de parler aux jeunes même si leur situation n’est pas nécessairement la mienne. Je ne suis pas barrée. Je suis un livre ouvert. C’est important d’être approchable. J’ai eu ces portes qui se sont ouvertes, des gens qui m’ont dit comment ça avait été ardu. J’ai eu des gens sur qui m’épauler. Le sport me l’a amené, c’est important de redonner ça. »

Le rêve paralympique

PHOTO MATT DUNHAM, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

L’équipe paralympique canadienne aux Jeux de Londres, en 2012


À sa grande surprise, Mélanie Labelle a intégré en mars 2019 l’équipe nationale de rugby en fauteuil roulant. Elle fait partie du bassin étendu (18 joueuses) et l’équipe en envoie 12 en compétitions. Le rêve des Jeux paralympiques de Tokyo était donc bien réel, avant le report en 2021. « J’avais les yeux sur Paris 2024, mais en mars 2019, à ma grande surprise, j’ai rejoint l’équipe nationale. Je ne m’y attendais pas du tout. C’est un nouveau chapitre qui a commencé à s’écrire et j’ai commencé à voyager avec l’équipe nationale. Pour Tokyo, il y avait une possibilité. J’ai accueilli le report des jeux avec beaucoup de réalisme. C’est important dans notre situation de penser à la sécurité en premier. Si un paquet de médecins d’Équipe Canada, selon leur avis à eux, c’est un gros risque, je n’ai pas d’opinion personnelle à avoir là-dessus. C’était important d’écouter les consignes. »