À l’impossible, nul n’est tenu ? Les organisateurs des Bislett Games n’en croient rien. La prestigieuse compétition d’athlétisme aura lieu comme prévu le 11 juin à Oslo, mais selon une formule inédite, qui pique la curiosité au Québec.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Rebaptisée « The Impossible Games », la rencontre d’athlétisme de Bislett, en Norvège, sera présentée à huis clos et télédiffusée en direct le 11 juin sur la chaîne nationale NRK. Elle respectera les règles en vigueur dans la capitale norvégienne en cette crise mondiale de la CODIV-19.

Un duel virtuel à distance entre les deux meilleurs sauteurs à la perche de la planète et une tentative de record du monde du héros local Karsten Warholm font partie des épreuves annoncées la semaine dernière.

D’autres propositions des « Impossible Games » : un concours de lancer du disque impliquant le champion mondial suédois Daniel Ståhl, un essai de record norvégien au 3000 m avec l’aide d’une onde laser par Karoline Bjerkli Grøvdal, un duel de haies entre deux spécialistes locales et un 100 m par le champion mondial paralympique Salum Kashafali.

La Fédération internationale d’athlétisme a donné son soutien à l’évènement, qui figure habituellement dans la Ligue de diamant, son circuit le plus relevé.

« C’est une nouvelle vraiment positive pour les athlètes et les partisans, et ça promet, même à cette étape préliminaire, d’être une autre grande soirée d’athlétisme au stade Bislett », a commenté le président de World Athletics, Sebastian Coe, qui a lui-même signé ses deux premiers records du monde dans cette enceinte mythique.

World Athletics (anciennement l’IAAF) a accepté de fournir les fonds habituellement accordés à une réunion de la Ligue de diamant (50 000 $), à condition qu’ils soient remis en totalité aux participants.

Au Québec, les coureurs Charles Philibert-Thiboutot et Gabriel Slythe-Léveillé, ainsi que l’entraîneur Félix-Antoine Lapointe, seront assurément à l’écoute.

Je trouve ça intéressant et créatif. D’un point de vue marketing, continuer à vendre le sport, même s’il y a plusieurs contraintes et que c’est loin d’être une compétition complète, c’est mieux que rien pour garder les fans intéressés.

Félix-Antoine Lapointe, entraîneur-chef de l’équipe du Québec d’athlétisme

Lapointe accordera une attention particulière à l’affrontement virtuel entre le Suédois Armand Duplantis, sur place à Oslo, et le Français Renaud Lavillenie, qui s’exécutera dans la cour arrière de sa résidence près de Clermont-Ferrand, où il a installé un sautoir il y a plusieurs années.

L’hiver dernier, le jeune Duplantis, 20 ans, a effacé le record mondial de Lavillenie, le faisant passer à 6,18 m. Champion olympique en 2012, le Français détenait la marque depuis 2014 après avoir dépossédé le légendaire Russe Sergueï Bubka, qui trônait au sommet du palmarès depuis plus de 20 ans.

« C’est l’étoile montante versus la figure établie, a résumé Lapointe. Ça va être intéressant de voir le niveau de forme qu’ils ont pu maintenir malgré les contraintes des dernières semaines. »

Philibert-Thiboutot a couru deux fois aux Bislett Games. En 2015, il a été le premier Québécois à prendre part au « Dream Mile », épreuve de demi-fond qui a fait la renommée de l’évènement. En 3 min 54,52 s, il a fait tomber un record provincial qui datait de près de 40 ans.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Charles Philibert-Thiboutot

« Toutes les stars des années 80, quand le 1500 m était à son apogée, venaient courir le “Dream Mile” à Oslo », a souligné le demi-finaliste des Jeux olympiques de Rio. En 2000, l’Ontarien Kevin Sullivan y a établi le record canadien de 3 min 50,26 s.

Les organisateurs des « Impossible Games » ont indiqué être en pourparlers avec « Team Ingebrigtsen », patronyme des trois frères norvégiens Jakob, Henrik et Filip, tous finalistes au 5000 m des derniers Mondiaux de Doha, en septembre.

« En théorie, étant donné que ce sont des frères, ils peuvent ne pas respecter la distanciation sociale, a relevé Philibert-Thiboutot. Peut-être pourront-ils faire une tentative de chrono entre eux. Ce serait quelque chose à suivre. »

« Une bonne idée »

Le demi-fondeur de Québec applaudit l’initiative : « Pendant que tout le monde est en sevrage de sport, de rassemblement de foule et, du même coup, de sentiment d’appartenance et de source d’inspiration, je trouve que c’est une bonne idée de donner une plateforme à certains athlètes pour faire une espèce de performance en ligne. »

La tentative de record mondial au 300 m haies de Karsten Warholm est une autre épreuve à l’affiche qui retient l’attention. Double champion mondial du 400 m haies, le Norvégien de 24 ans est l’un des coureurs les plus spectaculaires à l’heure actuelle.

PHOTO LEE SMITH, ARCHIVES REUTERS

Le Norvégien Karsten Warholm, double champion mondial du 400 m haies

« J’aime le voir courir parce que j’ai l’impression qu’il part avec le couteau entre les dents à chaque course, a souligné Slythe-Léveillé, champion canadien de la discipline. Il part vite, il est agressif. On dirait qu’il n’a peur de rien et de personne. »

Cette exhibition représente une belle « source de motivation » pour les athlètes à l’heure où reports et annulations tapissent les pages de la gazette sportive, estime Slythe-Léveillé.

Confiné dans la région de Montréal, le coureur de 26 ans discute d’ailleurs d’une forme de compétition virtuelle à distance avec ses collègues d’entraînement habituels à Montpellier, où il est établi depuis 2018.

« Ce serait une espèce de course qu’on ferait chacun de notre côté, la même journée, probablement à des moments différents à cause du décalage. On va se filmer et se faire un petit concours entre nous. Même s’il n’y a pas de compétitions, il faut se fixer des objectifs pour rester motivés, essayer de se pousser et se tester un peu. »

La fédé québécoise prend des notes

L’initiative des organisateurs des Bislett Games pourrait inspirer les dirigeants de la Fédération québécoise d’athlétisme, qui explorent les paramètres d’un retour à la compétition, possiblement à l’automne. « Comme dans plein d’autres domaines, il y a aura de nouvelles contraintes pour les compétitions sportives, a souligné l’entraîneur Félix-Antoine Lapointe. On est en train de réfléchir à comment on va pouvoir mettre ça en place. » Des rencontres de moindre envergure, avec une cinquantaine ou une centaine de participants, font partie des scénarios étudiés. « Une course de demi-fond en peloton, ce n’est peut-être pas la première chose qu’on pourra faire de façon réaliste. Mais les épreuves où ce n’est pas une opposition directe, où c’est chacun son tour, comme les sauts ou les lancers, peut-être qu’on pourra en faire un peu plus tôt. En sprint, il faudra peut-être utiliser un couloir sur deux. C’est le genre de choses auxquelles on réfléchit. »