Il existe des applications pour coter les films. Les chansons. Les restaurants. Les chauffeurs de taxi. Les médecins.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Et maintenant, les entraîneurs de hockey.

Du bantam à la Ligue nationale.

Son nom ? The Sports Aux. Créée par un espoir des Predators de Nashville, cette application permet aux joueurs d’évaluer leurs patrons. Les notes sont publiques. Les commentaires sont visibles. Les entraîneurs sont nommés. Sauf que les athlètes, eux, conservent leur anonymat. Avec toutes les dérives éthiques que vous pouvez imaginer.

J’y reviendrai.

D’abord, quelques mots sur le produit. Il n’a pas été lancé en réaction aux dénonciations dont font l’objet des entraîneurs de la LNH depuis un mois. Il existe depuis près d’un an et connaît un certain succès auprès des hockeyeurs professionnels. Surtout ceux de la Ligue américaine. Pourquoi eux plus que les autres ? Parce qu’ils côtoient le fondateur de l’application, le défenseur Josh Healey, des Admirals de Milwaukee.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @COMPLETEHKYNEWS

Josh Healey, créateur de l’application The Sports Aux

Je lui ai parlé mercredi. Le joueur-entrepreneur de 25 ans m’a raconté s’être inspiré de son propre parcours pour créer l’appli.

« Lorsque je jouais dans le junior, en Alberta, j’ai été contacté par plusieurs agents et universités. Personne dans mon entourage n’était passé par là. J’ai choisi Ohio State. Ce fut génial. Mais je me suis aussi retrouvé au sein d’une agence d’athlètes qui ne répondait pas à mes besoins. Je l’ai quittée. J’ai embauché un nouvel agent. Et j’ai vite réalisé que c’était beaucoup mieux. Incroyable, même. Ça m’a donné l’idée de créer une plateforme sur laquelle les agents et entraîneurs auraient des comptes à rendre. »

Visiblement, Josh Healey a touché une corde sensible. Depuis janvier, plus de 1550 hockeyeurs se sont inscrits. C’est presque deux fois plus de joueurs qu’il y en a dans la LNH.

« Comment êtes-vous certains que ce sont de vrais joueurs ?

— Notre processus de vérification est rigoureux. Tous les joueurs doivent nous envoyer un égoportrait et une preuve d’identité. Nous comparons ensuite les renseignements avec ceux publiés sur Elite Prospects [site populaire de statistiques]. C’est essentiel pour établir notre crédibilité. »

Une fois authentifiés, les joueurs peuvent rédiger leurs évaluations. Mais seulement pour les entraîneurs et les agents qu’ils ont côtoyés. Josh Healey, par exemple, ne peut pas commenter le travail de Claude Julien.

Alors, ça ressemble à quoi, The Sports Aux ?

Aux bulletins de classe que les profs affichaient sur leur porte de bureau dans les années 90. Chaque entraîneur est évalué sur trois critères : sa performance, son travail administratif et ses relations avec les joueurs. La plupart obtiennent la note de passage haut la main.

– Patrick Roy : 10/10 – Pascal Vincent : 9,6/10 – Éric Veilleux : 9,4/10 – Michel Therrien : 8,3/10

PHOTO PASCAL RATTHÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Patrick Roy obtient une note parfaite sur l’application The Sports Aux.

Mais d’autres entraîneurs se font démolir.

– Bob Hartley : 2/10 – Sylvain Lefebvre : 4,3/10

Sur combien d’évaluations ? Impossible de le savoir. The Sports Aux n’affiche pas cette information. « Mais ça s’en vient », confirme Josh Healey. Il ajoute du même souffle que des entraîneurs peuvent avoir été évalués par un seul joueur. Un très petit échantillon sur une carrière de 5, 15 ou 25 ans. Claude Julien n’est d’ailleurs pas encore noté.

Les joueurs peuvent aussi laisser des commentaires anonymes. Encore là, on a droit aux deux extrêmes. D’une part, des louanges. De l’autre, des propos carrément diffamatoires. Quelques exemples : 

« Ce coach est peut-être l’humain le plus stupide que je connaisse. »

« Un déchet. »

« Cet entraîneur n’a aucune intégrité. Il est complètement malhonnête. »

« Il possède un ego extrêmement démesuré pour quelqu’un qui n’a aucune connaissance du jeu. Sa communication, c’est de la m… »

L’authenticité, c’est bien. Mais les plateformes comme The Sports Aux ne sont pas au-dessus des lois sur la diffamation. Des internautes l’ont appris à leurs dépens.

Un usager montréalais de Trip Advisor a été poursuivi par un hôtel après avoir dénoncé la présence de punaises de lit dans sa chambre. Le site Rate My Teacher, qui permet d’évaluer les enseignants de façon anonyme, a fait l’objet de plusieurs plaintes pour harcèlement et abus. En 2018, après 10 ans d’existence, il a même dû changer sa vocation. Des commentaires sont toujours publiés, mais ils doivent correspondre à la nouvelle mission de l’entreprise : aider l’élève à maximiser ses chances de réussite en classe.

J’ai donc demandé à Josh Healey s’il craignait les poursuites.

« Non. J’ai effectué un bon travail pour me protéger avec les politiques d’utilisation. Moi, ce que j’offre aux joueurs, c’est une plateforme pour qu’ils fassent entendre leur voix. Aussi, ce n’est pas n’importe quelle personne qui peut commenter. Ce sont de vrais joueurs. Nous vérifions tous les messages. Si c’est une attaque, ça ne passera pas. Les commentaires sont plutôt constructifs. Ils peuvent aider les entraîneurs. »

Et qu’en pensent les principaux intéressés ? Les entraîneurs qui font partie de cette base de données ?

J’en ai joint cinq. Tous travaillent dans la LHJMQ. Tous ont appris cette semaine l’existence de l’application. Comme c’est nouveau pour eux, ils n’ont pas souhaité commenter publiquement. Mais certains m’ont confié éprouver un malaise.

Car contrairement à d’autres personnes dont le travail est noté anonymement (un restaurateur, un vendeur sur eBay, un chauffeur de taxi), un entraîneur ne rend pas des services.

Il dirige.

Pendant une saison, il prend des milliers de décisions. Des faciles. Mais aussi des difficiles. Comme réduire le temps d’utilisation d’un attaquant. Le retirer de l’avantage numérique. Retrancher un défenseur trop faible. Alterner ses gardiens – ou pas. Forcément, dans une équipe de 20 joueurs, il y aura toujours des insatisfaits. Pensez à Keith Kinkaid avec le Canadien. Pas sûr qu’il donnerait la note de passage à Claude Julien et à ses adjoints…

« Les coachs qui poussent moins leurs joueurs et qui sont un peu plus permissifs risquent d’avoir de meilleures cotes », croit un des entraîneurs consultés.

Maintenant, faut-il ignorer The Sports Aux ? Non.

Le site peut s’avérer une ressource utile. Pour les joueurs à la recherche d’un agent. Pour les adolescents qui veulent vérifier la réputation d’un entraîneur universitaire. Pour les joueurs autonomes qui envisagent de jouer en Europe ou dans un circuit secondaire en Amérique du Nord.

Est-ce que l’application peut devenir la plateforme de dénonciation des abus physiques ou psychologiques des entraîneurs ? Peut-être. Mais j’en doute. Il existe de meilleures options.

Au Québec, le gouvernement mettra bientôt à la disposition des athlètes une ligne téléphonique anonyme. Les plaintes seront entendues par un arbitre qui ne sera lié ni à la fédération ni aux clubs. La LNH vient de lancer une initiative semblable pour ses joueurs.

The Sports Aux peut s’avérer une ressource utile, disais-je. Pour être plus efficace, l’application devra toutefois respecter trois critères :

1. Fournir le nombre d’évaluations. Josh Healey y travaille.

2. Agrandir la taille des échantillons pour donner un portrait plus juste du travail d’un entraîneur. Josh Healey y travaille aussi.

3. Éviter les pièges de Rate My Teacher, qui était devenu un défouloir collectif avant sa refonte.

Josh Healey a créé The Sports Aux pour les bonnes raisons. Il souhaite encourager la critique constructive. Soit.

Espérons maintenant que des propos comme « ce coach est peut-être l’humain le plus stupide que je connaisse » ou « ce coach est un déchet » ne soient pas représentatifs de la suite des choses.