À partir de Paris, roulez sur l’autoroute A1 vers le nord pendant deux heures. Juste avant la limite entre la Somme et le Pas-de-Calais, empruntez la route de campagne jusqu’au village de Longueval. Vous croiserez le cimetière militaire de Londres.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Impossible de le manquer.

Plus de 4000 petites pierres tombales blanches sortent de terre. Ici sont enterrés des soldats de l’Empire britannique morts pendant les deux grandes guerres. Des Anglais. Des Australiens. Des Néo-Zélandais. Des Canadiens aussi.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Des soldats canadiens dans une tranchée, lors de la bataille de la crête de Vimy, dans le nord de la France, en 1917. Les Canadiens paieront un lourd tribut pour gagner la crête, alors que 3598 des leurs seront tués et 7104 blessés.

Une des stèles est gravée d’une feuille d’érable, d’une croix et d’une inscription.

« 1031166 Private

A. Seguin

24th BN Canadian Inf.

8th August 1918, Age 31 »

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB BILLIONGRAVES.COM

Pierre tombale d’Alexandre Séguin au cimetière militaire de Londres à Longueval, en France. Séguin faisait partie en 1909-1910 de la toute première équipe du Canadien de Montréal. Il est mort au combat à la bataille d’Amiens, durant la Première Guerre mondiale.

Un numéro. Un nom. Pas de prénom. Une des 18 millions de victimes de la Première Guerre mondiale.

A. Seguin, c’est pour Alexandre Séguin, un soldat canadien. Surnommé le « petit homme de fer ». Un clin d’œil à son physique – il pesait moins de 100 livres – et à son grand cœur. Il est mort dans le carnage que fut la bataille d’Amiens, un moment clé de la victoire des Alliés contre les Allemands.

En plus d’être un soldat courageux, Alexandre Séguin était un hockeyeur doué.

Assez pour faire partie, en 1909-1910, de la toute première équipe du Canadien de Montréal.

*** 

L’histoire du Canadien est étroitement liée à celle des deux grandes guerres. C’est pourtant un angle mort dans notre culture sportive. Que savons-nous des hockeyeurs-soldats du Tricolore ? Presque rien. Pourtant, ils furent nombreux.

Combien ?

« Environ une trentaine », selon l’historien-archiviste de l’organisation, Carl Lavigne.

Alexandre Séguin est le seul qui soit mort au combat. Les autres ont survécu. Leurs exploits sont héroïques.

Arthur Bernier était le coéquipier d’Alexandre Séguin au sein de la première édition du Canadien. Soldat de carrière, il avait dû obtenir une décharge pour se joindre au Tricolore. Après sa carrière de hockeyeur, il est retourné dans l’armée. En 1916, il s’est retrouvé sur la ligne de front, en France.

Son récit, relayé par le Kingston Whig-Standard, glace le sang.

PHOTO FOURNIE PAR LE CANADIEN DE MONTRÉAL

Arthur Bernier

Le 26 novembre 1916, Bernier et cinq de ses frères d’armes se cachent dans une tranchée. Ils sont bombardés par les Allemands. Quatre d’entre eux perdent la vie. Bernier et l’autre rescapé sont ensevelis sous six mètres de débris. Ils y resteront pendant 11 heures avant d’être retrouvés et sauvés. Après une année de convalescence, il sera nommé capitaine. Il terminera la guerre à Vladivostok, dans l’extrémité est de la Russie, où il sera témoin de la révolution menée par Lénine.

Le conflit en Europe a aussi décimé la première formation du Canadien championne de la Coupe Stanley. Celle de la saison 1916. Quatre joueurs – le tiers de l’équipe – ont troqué leur uniforme du Tricolore pour celui des Forces armées canadiennes. Et pas les moindres.

PHOTO FOURNIE PAR LE CANADIEN DE MONTRÉAL

Howard McNamara

Le capitaine, Howard McNamara. L’auteur du but gagnant du match ultime, George Prodgers. L’attaquant Erskine Ronan, qui a inscrit 10 points en 12 matchs après avoir été acquis de Toronto. Et Amos Arbour.

Le Canadien a mis des années à s’en remettre.

L’hiver suivant, McNamara, Prodgers et Arbour sont devenus des adversaires du Canadien. Ils jouaient pour une formation militaire, celle du 228e bataillon, inscrite dans la même ligue que le Canadien. L’aventure fut de courte durée. Quelques semaines après le début de la saison, leur équipe a été démantelée. Les joueurs sont partis au front. Un autre club a aussi cessé ses activités. Le Canadien a terminé l’année dans une ligue de quatre équipes. L’avenir du hockey professionnel était compromis.

Et de fait, en novembre 1917, l’Association nationale de hockey fut dissoute.

De ses cendres allait naître un nouveau circuit de quatre clubs : la Ligue nationale de hockey.

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En 1939, l’Europe est de nouveau à feu et à sang.

Cette fois, les hockeyeurs tardent à se rendre dans les centres de recrutement. Le souvenir de la Première Guerre mondiale est encore vif. Au Canada anglais, les athlètes sont sévèrement critiqués par la population.

Le patron des Maple Leafs, Connie Smythe, réagit. Vétéran du premier conflit, il incite ses joueurs à s’enrôler. Lui-même reprend du service. Mais il déplore que le message ne soit pas le même partout dans la LNH. À Montréal, l’organisation trouve plutôt des emplois pour ses joueurs dans une usine de fabrication de munitions. Cela les dispense du service militaire.

Cela dit, plusieurs joueurs prennent l’initiative de s’enrôler dans l’armée. Parfois sans succès.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Maurice Richard

C’est le cas de Maurice Richard. Dans son livre consacré à l’histoire du Canadien, le journaliste Allan Kreda raconte les trois tentatives du Rocket pour s’enrôler. La première fois, Richard a été refusé, car il n’avait pas l’équivalent d’un diplôme d’études secondaires. La deuxième fois, il a été jugé inapte en raison de ses blessures subies au hockey. La troisième fois, la vedette du Canadien a tenté sa chance comme machiniste. Encore là, il n’avait pas les qualifications techniques nécessaires. Richard s’est inscrit à un cours technique de quatre ans. Au moment où il a obtenu son diplôme, la guerre était finie.

Selon Carl Lavigne, 19 joueurs du Canadien ont fait leur service militaire. C’est dans la moyenne de la ligue. La plupart des joueurs enrôlés étaient des substituts. Ce qui n’était pas le cas partout ailleurs dans la LNH.

Les Bruins de Boston, qui forment la meilleure équipe de l’époque, voient Bobby Bauer, Milt Schmidt et Woody Dumart se joindre aux Forces canadiennes. C’est leur premier trio au complet qui part. Ce sont aussi les trois meilleurs marqueurs de la ligue en 1940.

Le soir de leur dernier match, ils affrontent le Canadien. Les trois joueurs réussissent 11 points. Après la rencontre, les joueurs du club montréalais manifestent leur reconnaissance en soulevant leurs adversaires sur leurs épaules au milieu de la patinoire.

Ce soir-là, deux frères jouent pour la première fois ensemble avec le Canadien. Terry et Ken Reardon. Les deux s’enrôleront dans l’armée quelques mois plus tard. Ken sera décoré par le commandant en chef pour ses actes de bravoure sur les champs de bataille. Terry, lui, sera blessé pendant le débarquement de Normandie.

À leur retour d’Europe, les deux frères réintégreront la LNH.

Terry à Boston.

Ken à Montréal, où il gagnera la Coupe Stanley en 1946 avant d’être intronisé au Temple de la renommée du hockey, en 1966. Un joueur qui incarne bien la devise du Canadien, d’ailleurs tirée d’un poème écrit par un major canadien pendant la Première Guerre mondiale.

« Nos bras meurtris vous tendent le flambeau

À vous de le tenir bien haut. »

Les joueurs du Canadien enrôlés dans les Forces armées

L’historien-archiviste du Canadien, Carl Lavigne, a recensé 31 joueurs de l’organisation qui ont servi dans les Forces armées pendant les deux grandes guerres. Il est possible que quelques-uns ne soient pas allés au front.

1914-1918

Amos Arbour

Arthur Bernier

Billy Cameron

Dave Campbell

Odie Cleghorn

Fred Doherty

Herb Gardiner

Howard McNamara

Amby Moran

Évariste Payer

George Prodgers

Alexandre « Patsy » Séguin

1939-1945

George Allen

Joe Benoit

Bob Carse

Napoleon Dame

Marcel Dheere

Alphonse Drouin

Frank Eddols

Paul Gauthier

Leroy Goldsworthy

Cliff Goupille

Tony Graboski

James Haggarty

Jack McGill

Gordie Poirier

Jack Portland

Paul Raymond

Ken Reardon

Terry Reardon

Howard Riopelle