Deux fois plutôt qu’une, Isabel Ringuette tient à rappeler qu’elle n’est ni une athlète ni une coureuse rapide. Elle est simplement une mère qui court tous les jours, par pur plaisir, et pour qui cette activité est devenue une affaire de famille.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

Accompagnée de sa sœur Julie, cette mère de six enfants – neuf en comptant ceux de son conjoint – court quotidiennement depuis 650 jours. La séquence aurait même été bien plus longue sans un intermède de cinq semaines au début de l’hiver 2018.

« J’ai commencé à courir au début de la vingtaine et je n’étais pas vraiment douée, indique la coureuse de 48 ans. En fait, ma sœur a commencé avant moi en courant avec son bébé dans la poussette. J’étais un peu jalouse qu’elle y parvienne alors que moi, qui suis une spécialiste en entraînement physique, je n’y arrivais pas. »

Pendant des années, elle a alterné les périodes de marche et de course avant de s’y mettre plus sérieusement en 2014. L’année suivante, sa sœur est devenue sa partenaire de course.

« J’ai d’abord couru un kilomètre, puis deux, puis trois, et après ça, nous n’avons jamais arrêté. »

« C’est difficile chaque jour, mais tu t’y habitues », ajoute Julie, elle-même mère de trois enfants.

Une routine bien établie

En début de semaine, le compteur affichait 3336 kilomètres pour Isabel. « Tous courus avant le lever des enfants », précise-t-elle. La routine est bien huilée. La veille, les deux complices discutent du temps dont elles disposeront pour leur prochaine sortie. Au réveil, beau temps, mauvais temps, elles enfilent leurs chaussures, ouvrent la porte et se retrouvent pour arpenter les rues encore endormies de la Rive-Sud. Elles vont parfois jusqu’à faire l’équivalent d’un demi-marathon.

« Isabel est comme ma propre entraîneuse personnelle, indique Julie, jeune quinquagénaire. Je fais ce qu’elle dit. Notre moyenne quotidienne se situe autour de 10 kilomètres. »

Au retour, leur maison respective s’anime. Avec des enfants âgés de 12 à 25 ans qui vivent sous le même toit, il ne peut guère en être autrement pour Isabel. « Les enfants ne se rendent même pas compte que nous sommes parties », souligne Julie.

Ce sont d’ailleurs ces moments que les deux sœurs ne veulent pas manquer. Une si grande famille demande du travail, certes, mais aussi et surtout une bonne gestion du temps.

Ma sœur et moi partageons les mêmes valeurs. Oui, nous voulons faire notre exercice quotidien, mais pas au détriment de nos enfants.
Pour être une bonne mère, tu dois prendre soin de toi, mais aussi
de tes enfants, ton mari et ton travail. Tout est une question d’équilibre.

Isabel Ringuette

Cet équilibre a été momentanément rompu, en décembre 2017, lorsqu’Isabel a chuté à la fin d’une sortie. Verdict : une cheville cassée, une autre foulée et une première séquence qui a pris fin abruptement. « J’ai instantanément su que c’était cassé et que ça allait être “bye-bye, la course”. »

Malgré le plâtre, elle était déjà de retour dans un gymnase le lendemain, à pédaler sur un vélo d’exercice. Le deuxième jour, elle faisait de l’elliptique pendant que sa sœur courait. Cinq semaines plus tard, le 23 janvier 2018, elle reprenait graduellement la course et démarrait donc la séquence actuelle.

Et si elle devait la stopper en raison d’une autre blessure ou d’une urgence familiale ? Pas de quoi en faire un drame, répond-elle.

« Si la séquence s’arrête et que ça entraîne une dépression, de la tristesse ou de l’anxiété, c’est que tu ne cours pas pour les bonnes raisons. Tu ne dois pas courir pour la série, mais pour ce que cela t’apporte. J’ai couru pendant des années sans savoir que j’étais en plein cœur d’une séquence [streak]. Si ça devait se terminer, j’appellerais ma sœur et je lui dirais : “Tu sais quoi, je ne cours pas aujourd’hui.” Et elle ira toute seule. »

L’union fait la force

Il est extrêmement rare que les deux sœurs ne soient pas ensemble lors d’une course. En septembre, elles ont terminé le marathon de Montréal en 4 heures et 56 minutes. « J’ai eu de la difficulté à le finir, mais je ne me suis jamais arrêtée. Je sais qu’elle a ralenti pour rester avec moi », dit Julie.

Le duo ne court pas uniquement ensemble pour se motiver mutuellement. À deux, elles se sentent plus en sécurité au cours de leurs sorties au petit matin. « Ça nous arrive souvent, deux ou trois fois par semaine, qu’on nous siffle ou qu’on nous harcèle. Ils baissent leur vitre, nous crient des choses désagréables ou ils klaxonnent », peste Isabel.

Ces comportements déplacés n’empêcheront pas les deux sœurs de continuer à courir tous les matins. Pas pour battre des records (« La vitesse, ce n’est pas important pour nous »), mais pour « apprécier » ces sorties ensemble.