Il y a eu le retour de Tiger Woods, mais peut-on parler du retour de Joan Benoit ?

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

En avril 1979, elle a remporté le marathon de Boston à 21 ans. Lundi, l’Américaine a terminé première chez les 60 ans et plus, neuf minutes devant la deuxième.

« Je vise 40 minutes de plus qu’en 1979 », avait-elle dit aux journalistes avant la course. Elle a réglé pour 30 : 2 h 35 min à 21 ans, 3 h 4 min à 61 ans.

C’est un des grands exploits de ce 123e marathon, je trouve.

Rares sont les athlètes de haut niveau qui persévèrent dans leur sport après la fin de leur carrière officielle. Et pour cause : voir ses chronos gonfler, être relégué dans le top 10, puis dans le top 100… à quoi bon ? Quand on sait les heures d’entraînement, les privations alimentaires, bref, tout ce qu’il faut pour être au sommet… Tout ça pour être témoin de son propre déclin ?

Mais Joan Benoit Samuelson n’a pas pris sa retraite du marathon. Même si elle a gagné à Boston deux fois, puis la première médaille d’or olympique au marathon féminin en 1984 (l’épreuve avait été exclusivement masculine jusque-là), elle a continué à s’entraîner, et pas en dilettante. Au passage du demi-marathon lundi, elle était sous la barre d’une heure et demie…

Il faut aussi parler de Sarah Sellers, une infirmière anesthésiste de l’Arizona. Elle a terminé 19e chez les femmes, avec un temps de 2 h 36 min. Elle a l’œil sur l’équipe olympique américaine et ce n’est pas totalement délirant.

Mais qui d’autre travaille à temps presque plein dans le groupe de tête ? Celle qui a rendu son coach fou par ses excès d’entraînement court 200 km par semaine tout en faisant des quarts de travail de 10 heures en salle d’opération. J’hésite entre l’admiration béate et le sentiment d’assister à une urgence psychiatrique, mais puisqu’on est dans la section des sports, optons pour la première hypothèse ce matin.

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« J’ai nagé de Hopkinton à Boston le 16 avril 2018 », disait un t-shirt populaire en ville ce week-end. Un rappel du déluge de l’an dernier. Pour vous convaincre des effets des marées hautes sur les coureurs d’élite, considérez le cas de Krista DuChene, l’Ontarienne qui a terminé troisième l’an dernier. Elle a fait presque exactement le même chrono un an plus tard : 2 h 44 min 12 s. Mais ça l’a placée en… 46e place. Les Africaines, frigorifiées, avaient presque toutes lâché en cours de route en 2018.

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Un autre qui tentait un retour : l’Éthiopien Lelisa Desisa, vainqueur en 2013 et 2015. Il s’est fait coiffer à l’arrivée par le Kényan Lawrence Cherono. Ça n’arrive pas, ça, dans un marathon : un sprint et une victoire par deux secondes.

Cruel, je dis.

PHOTO GRETCHEN ERTL, REUTERS

Lawrence Cherono et Lelisa Desisa

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J’ai parlé de Saïd Akjour, dans le numéro de dimanche. Le survivant de l’attentat de la Grande Mosquée de Québec a réussi son pari : il n’a pas marché de la course.

Au bout du fil hier, il était tout content et remerciait tout le monde, la fondation qui l’a invité (One World Strong, présidée par Dave Fortier, et non Foster, comme je l’ai écrit dimanche), ses collègues, les gens de Québec…

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Saïd Akjour

« Tout le long du parcours, il y a tous ces gens qui vous encouragent, ça n’arrête pas… Si j’ai mal aujourd’hui ? Oui, j’ai mal aux jambes, mais c’est un mal normal… », dit celui qui a reçu une balle dans l’épaule.

Il y a douleur et douleur, oui.

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Ce n’est pas pour me vanter, mais moi non plus, je n’ai pas marché. Pas vraiment de quoi se vanter, d’ailleurs, vu que si je marchais, je ne repartais plus.

Un sort, je crois, m’avait été jeté : si j’arrêtais, je me transformais en statue de sel.

Il y a des courses où l’on en vient à ça : aujourd’hui, il n’y aura pas de chrono ; le défi sera de terminer.

C’était vers le 35e kilomètre, après l’enfilade des côtes dites de Newton, la ville si bien nommée, la plus gravitationnelle de tout le parcours… Après ça, il « suffit » de rentrer à Boston, c’est une douce descente avec quelques hoquets…

Les seuls que je dépassais étaient les marcheurs, nombreux, dans les marges du parcours. Je les regardais en bavant d’envie, mais pas trop, pour ne pas me déshydrater.

Rien ne me semblait plus délicieux que l’acte simple, naturel et libérateur de marcher. Mais non, je ne pouvais pas, il fallait « courir » jusqu’à la fin.

J’ai croisé une coureuse en fauteuil roulant, carrément en panne, aidée par des gens. Des coureurs amputés. Des coureurs aveugles guidés.

O.K., courons…

J’ai couru, même si, à cette vitesse, sans doute faudrait-il des spécialistes de la Fédération internationale pour différencier un faux coureur d’un vrai marcheur.

À l’arrivée, on vous dit de marcher, de ne pas traîner, et j’ai marché avec délice. Lentement. C’était comme une eau fraîche dans ma bouche, cette eau qu’une bénévole m’a offerte.

« C’est votre premier Boston ?

— Non, c’est mon cinquième… et il y a encore quelque chose qui m’échappe totalement dans ce parcours. Je vais devoir revenir, je vous le dis, c’est un mystère pour moi, j’ai beau lire, étudier la question, je ne comprends rien. Je connais tous les pièges, les descentes, les collines qui roulent à Natick, les grands pins qui font de l’ombre à Wellesley, la caserne de pompiers, le virage à droite, tout ça… Mais je me plante tout le temps. »

La femme s’est approchée avec un air grave.

« Je vais vous dire un secret. J’habite ici. Je le marche, ce parcours. Vous aurez beau revenir, ça ne changera rien : ne le dites pas, mais ils changent les côtes de place chaque année. Voilà ce qu’ils font ! »

Elle m’a fait rire et aimer un peu plus cette ville.