Tandis que la natation canadienne continue de fleurir, la natation québécoise est dans un creux de vague. Les essais canadiens pour les Mondiaux, présentés d'aujourd'hui à dimanche à Toronto, risquent d'en témoigner. Presque tous les espoirs de la province reposent sur les épaules (déjà mises à l'épreuve) de Mary-Sophie Harvey.

Publié le 3 avr. 2019
SIMON DROUIN LA PRESSE

L'été dernier, Mary-Sophie Harvey a suivi les essais canadiens de natation en mangeant de la crème glacée devant son ordinateur, deux sachets réfrigérants sur les joues. Blessée aux épaules, elle avait profité de cette pause forcée pour se faire retirer trois dents de sagesse.

« Ce n'était pas facile de voir les filles avec qui je compétitionne habituellement faire de bons temps et ne pas pouvoir me mesurer à elles », a-t-elle confié la semaine dernière.

En même temps, nager était à l'époque la dernière chose dont elle avait envie à la vue d'une piscine. À l'aube de ses 19 ans, elle se demandait même si elle en avait fini avec le sport qui l'avait vue monter trois fois sur le podium aux Mondiaux juniors de 2015.

Que s'est-il passé ? Après la fermeture du modeste programme de Natation Canada à la piscine olympique de Montréal, au printemps 2017, Harvey s'est exilée en Turquie avec le club professionnel Energy Standard. Alors âgée de 17 ans, elle suivait ainsi son entraîneur Tom Rushton, qui la dirigeait depuis 2014.

Durant ce séjour de 15 mois, entrecoupé de retours réguliers à Montréal, la Québécoise a vécu des hauts et des bas. Elle a côtoyé un groupe d'élite auquel se joignait occasionnellement le Sud-Africain Chad le Clos et la Suédoise Sarah Sjöström, multiples médaillés aux Jeux olympiques de Rio.

« Tout le monde était concentré sur un but, les Jeux olympiques ou les Championnats du monde, ce qui rendait l'ambiance encore meilleure. »

Après sa participation aux Mondiaux de Budapest à l'été 2017 (14e au 200 m libre), Harvey est retournée à Energy Standard, où elle vivait à l'hôtel dans un complexe consacré au sport, situé près de la station balnéaire de Belek. Elle alternait les séjours de deux semaines à Montréal et de trois semaines en Turquie.

Là-bas, elle a multiplié les longueurs. Ses performances aux Jeux du Commonwealth de Gold Coast, en avril dernier, n'ont pas été à la hauteur de ses attentes (8e au 400 m QNI), la faute à une préparation finale mal avisée, juge-t-elle avec le recul.

À son retour à Belek, elle s'est tapé sa « plus grosse semaine d'entraînement à vie ». Ses épaules ont lâché. « J'étais rendue à un point où je n'étais plus capable de nager. Je levais un bras et ça me faisait mal. » Diagnostic : double tendinite aux deux articulations.

Éloignement et isolement

Pendant le mois et demi suivant, elle s'est contentée de kick vertical, de course et de vélo. Le moral en a pris un coup. En plus de l'éloignement, elle a souffert de l'isolement ; la Britannique Georgia Davies était sa seule coéquipière féminine. Son cheminement scolaire était compliqué. Elle s'est aussi sentie « un peu délaissée » par son coach Rushton, dont l'attention s'est tournée vers les autres membres du club. « J'ai vraiment trouvé ça dur. »

Elle s'est accrochée jusqu'au début de l'été pour une compétition à Rome organisée par Energy Standard. Elle n'a nagé - plutôt bien - que le 50 m dos et le 50 m libre avant de se désister pour tout le reste. En rentrant à Montréal, elle en avait par-dessus... les épaules.

« J'ai décidé de prendre une pause de deux mois pour un peu retrouver le goût de nager et [me rappeler] pourquoi j'aimais ça. »

- Mary-Sophie Harvey

L'athlète originaire de Trois-Rivières s'est séparée de Rushton, un divorce qu'on comprend difficile, mais dont elle est avare de détails. Néanmoins, elle ne regrette pas son exil turc. « C'était toute une aventure, mais j'ai grandi et j'ai beaucoup appris à travers ça. Je serai toujours heureuse de cette expérience. Ça m'a permis de me rendre où je suis en ce moment. »

Après quelques semaines à soigner ses épaules avec Neptune, son club de coeur avec lequel elle était affiliée depuis 2014, elle s'est tournée vers CAMO et l'entraîneur Claude St-Jean.

« J'avais besoin de quelqu'un qui avait déjà de l'expérience au niveau international et c'est ce que Claude pouvait apporter », a-t-elle dit au sortir d'un entraînement au complexe sportif Claude-Robillard.

« C'est assez ouvert »

Guérie de ses maux, Harvey se donne du temps avant de retrouver son meilleur niveau. « Les 400 m, ça demande beaucoup d'entraînement constant. Pas que je me sois moins entraînée, mais j'ai perdu un peu le travail de fond avec ces huit mois instables. »

Elle a réussi des chronos intéressants en petit bassin, mais son retour tardif dans l'eau l'a convaincue de se concentrer sur les 200 m en vue des essais pour les Championnats du monde en Corée du Sud, qui commencent aujourd'hui à Toronto.

Ainsi, elle vise une sélection au relais 4 x 200 m libre (top 4) et au 200 m papillon, son épreuve de jeunesse qu'elle a choisie de réattaquer après un « blocage » qui a duré quelques années. « Audrey [Lacroix] est à la retraite, Kat [Savard] ne le nage plus, c'est quand même assez ouvert [au Canada] », relève-t-elle. (À noter que Penny Oleksiak, qu'on a plutôt vue sur 100 m, s'y est également inscrite à Toronto.)

Très polyvalente, Harvey s'alignera aussi sur 200 m brasse (aujourd'hui), 400 m libre et les deux quatre nages, pour garder la main en vue des essais olympiques pour Tokyo, dans un an. « Parce que ça arrive tellement vite... »