On n'a jamais autant parlé des commotions cérébrales dans les sports. Pratiquement chaque semaine, de nouvelles études viennent démontrer la gravité et l'étendue du problème. Et chaque semaine aussi, de nouveaux drames viennent bouleverser la vie de jeunes athlètes et celle de leurs familles.

Mis à jour le 18 nov. 2013
Michel Marois LA PRESSE

«Chaque fois qu'un Sidney Crosby ou un Daniel Brière fait la une des sections sportives à cause d'une commotion, il y a au moins 50 jeunes hockeyeurs québécois qui en sont aussi victimes.»

Le professeur Dave Ellemberg, docteur en neuropsychologie et spécialiste des commotions cérébrales à l'Université de Montréal, lance un cri d'alarme devant l'immobilisme des différents intervenants des milieux sportifs. Ses recherches, présentées dans un premier livre en français sur le sujet, montrent qu'on sous-estime grandement l'ampleur du problème.

On évalue en effet qu'il y aurait entre 200 000 et 300 000 commotions cérébrales chaque année au Canada. Ellemberg estime qu'à partir de l'âge de 8 ans, un athlète sur deux subit une commotion au cours de chaque saison dans des sports comme le hockey, le football ou le soccer.

De son côté, le Dr Scott Delaney, un urgentologue réputé qui travaille aussi avec des équipes sportives de la métropole, ajoute que pas moins de 90% des commotions ne sont pas déclarées par les athlètes.

«La pression est très forte, même chez les plus jeunes, et personne ne veut céder sa place, souligne le Dr Delaney. Il y a aussi beaucoup d'ignorance. J'ai vu des athlètes universitaires prendre une «autre» commotion - la deuxième, la troisième, la... - à la légère parce qu'il croyait avoir guéri rapidement de la première la saison précédente.»

Toutes les études démontrent pourtant que les risques et les conséquences augmentent de façon exponentielle à chaque commotion. Et rien n'est plus grave qu'un deuxième choc rapide. «C'est le fameux syndrome du deuxième impact, explique M. Ellemberg. On sait maintenant qu'un retour au jeu trop rapide, alors que les symptômes d'une commotion sont encore présents, peut avoir des conséquences tragiques, voire mener au décès.»

Un joueur de football de l'Université Bishop's est devenu paraplégique à la suite d'un accident survenu en septembre 2011. Kevin Kwasny, dont la famille poursuit l'Université pour 7,5 millions, a raconté avoir été renvoyé dans la mêlée alors qu'il avait déclaré ne pas se sentir bien après avoir reçu un coup à la tête. Un autre coup a déclenché l'apparition de symptômes graves et il a dû être plongé dans un coma artificiel, à l'hôpital, pour traiter un hématome cérébral. En partie paralysé du côté droit, Kwasny doit réapprendre à marcher et à parler.

Éduquer? Légiférer?

«Les gens connaissent encore très mal les commotions et leurs symptômes, souligne le Dr Delaney. Les athlètes (et leurs parents) croient souvent qu'il faut perdre connaissance pour subir une commotion. Ce n'est pas le cas. En fait, il n'est même pas nécessaire de recevoir un coup à la tête. Il suffit parfois d'un choc sévère qui entraîne une rotation soudaine et rapide de la tête.»

De la même façon qu'ils cachent leur blessure, les athlètes mentent souvent sur leur «guérison» afin de revenir au jeu rapidement. Trop rapidement. «Une seule commotion endommage le cerveau et le fragilise pour toujours», souligne M. Ellemberg.

Lui-même un passionné de sports, le chercheur doute que les dirigeants des ligues professionnelles et amateurs soient en mesure de faire évoluer les choses. «Cela fait plusieurs années que je travaille sur la question et les choses n'ont pas beaucoup évolué, prétend Ellemberg. On devrait déjà avoir banni tout geste violent des sports comme le football ou le hockey, mais on en est encore à s'interroger sur la pertinence des bagarres dans la LNH...

«Je fais maintenant partie de ceux qui croient qu'ultimement, la santé et la sécurité des athlètes passeront par l'intervention judiciaire.»

Les gouvernements ont d'ailleurs commencé à légiférer afin de mieux encadrer la gestion des blessures à la tête. Dans plusieurs États américains, le retrait des athlètes soupçonnés d'avoir subi une commotion est obligatoire et le protocole de leur retour au jeu est bien précis. Au Canada, l'Ontario et la Colombie-Britannique ont adopté des lois, alors qu'un projet de loi a été déposé récemment à l'Assemblée nationale par la députée libérale Kathleen Weil.

«Chaque jour qui passe sans que nous ayons un mis en place un programme concret augmente les risques de voir d'autres jeunes vivre pour le reste de leurs jours avec les séquelles des commotions cérébrales.»

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Le professeur Dave Ellemberg vient de publier Les commotions cérébrales dans le sport - Une épidémie silencieuse, aux Éditions Québec-Livres

Photo Francis Vachon, archives PC

Kevin Kwasny, des Gaiters de l'Université Bishop's, est devenu paraplégique à la suite d'un hématome cérébral subi lors d'un match en 2011.

La force G

Les chercheurs qui étudient les causes des commotions cérébrales s'intéressent de près aux forces qui sont appliquées sur la tête et le corps des athlètes touchés. Mesurées en G, ces forces ont des effets très différents selon la durée de leur application.

Une force continue de quelques G amène souvent une perte de connaissance et peut entraîner des blessures graves, voire la mort. Par contre, l'être humain peut survivre à des chocs instantanés de plus de 100 G, comme cela se voit quotidiennement dans les accidents de la route.