Un style de jeu spectaculaire. Une histoire touchante. Un sourire qui vaut des millions. Ana Ivanovic a vraiment tout pour devenir la prochaine grande vedette du tennis féminin.

Vincent Brousseau-Pouliot

Et pourtant, la nouvelle numéro 1 mondiale n'était pas destinée à vivre sous les projecteurs. Enfant, elle détestait attirer l'attention. Timide à l'excès, cette première de classe - une «nerd» selon ses propres aveux - avait horreur des exposés oraux à l'école. Et maintenant, elle gagne sa vie en jouant au tennis devant des milliers d'inconnus.

«J'étais la petite fille tranquille assise dans le coin de classe à l'école, dit-elle à La Presse. J'avais toujours les meilleures notes, mais je ne me mêlais pas beaucoup au groupe, à l'exception d'une ou deux amies. Je suis encore un peu comme ça, mais mon métier m'a forcée à m'extérioriser davantage.»

À l'adolescence, Ana Ivanovic ne s'est pas débarrassée de sa timidité maladive. «Comme toutes les adolescentes, je n'aimais pas mon corps et je voulais perdre du poids, dit-elle. Mon entraîneur plaisantait parfois car j'étais une fille légèrement enrobée. À cet âge, vous n'êtes pas heureux dans votre peau et c'était probablement l'une des raisons pourquoi j'étais si timide.»

À la regarder s'exprimer avec autant d'aisance, la conclusion semble évidente: le tennis a aidé Ana Ivanovic à vaincre ses complexes. Malgré tout, elle avoue être un peu surprise par toute l'attention qu'elle reçoit depuis qu'elle a gagné son premier tournoi du Grand Chelem - Roland-Garros en juin dernier - et qu'elle a atteint le premier rang mondial. «Je suis encore une fille gênée, mais je ne peux pas dire que je n'aime pas toute l'attention qu'on me porte», convient-elle.

L'anonymat des tournois juniors lui convenait parfaitement. Quand elle a fait le grand saut, elle a dû composer avec l'une des réalités incontournables du tennis professionnel: les spectateurs. «Lors d'un de mes premiers tournois, au Luxembourg, j'ai demandé de jouer sur un terrain secondaire au lieu du court central parce que je voulais que le moins de gens possible assistent à mon match, se rappelle-t-elle en riant. Après, j'ai réalisé que mon attitude était ridicule! C'est beaucoup plus motivant de jouer devant un stade plein...»

Ana Ivanovic n'a pas trop changé malgré ses succès. Quand elle n'est pas sur un terrain de tennis, elle est encore première de classe: elle apprend l'espagnol tout en étudiant l'économie par correspondance à l'Université de Belgrade. Quand elle aura maîtrisé suffisamment l'espagnol à son goût, elle compte apprendre l'allemand puis le français.

À ceux qui voient en elle la fille parfaite - jolie et charmante sans jouer les divas -, elle jure avoir conservé ses défauts avec les années. «Je suis très entêtée, dit-elle. Et je sais que ce n'est pas bien, mais je me fâche parfois contre les membres de mon entourage. Ce n'est pas juste pour eux, mais c'est plus facile de se fâcher contre les gens qu'on aime.»

Professionnellement, Ana Ivanovic a justement vécu des jours difficiles à son dernier tournoi, à Wimbledon, où elle a été éliminée au troisième tour. «J'étais vraiment vidée émotionnellement après ma victoire à Roland-Garros», explique-t-elle.

Une adepte de Freud

Depuis deux ans, l'aspect mental de son jeu l'intéresse davantage que son coup droit ou son revers.

«J'adore la psychologie, dit-elle. Ma mère aurait voulu étudier en psychologie. Elle est devenue avocate, mais elle a gardé cette passion et elle me l'a transmise. J'ai commencé à lire plein de bouquins. J'ai dû ralentir un peu récemment car j'étais en train de devenir une freak de psychologie!»

L'éternelle première de classe ne se contente pas que de psycho-pop. À 20 ans, elle s'est déjà attaquée à certains classiques, dont l'oeuvre du psychanalyste autrichien Sigmund Freud. «Je suis d'accord avec beaucoup de ses théories, dit-elle. Notre personnalité se façonne lors de l'enfance. En lisant Freud, j'ai réalisé à quel point c'était difficile d'être parent et à quel point mes parents ont fait un travail incroyable avec mon petit frère et moi.»

Ses lectures freudiennes l'ont d'ailleurs fait réfléchir à sa future famille. Elle veut deux filles et un garçon, mais elle n'a pas rencontré le père de ses enfants. «J'adore les enfants, dit-elle. Nous avons une grande famille et je suis la plus vieille. J'ai beaucoup de petits cousins que j'ai eu la chance de voir grandir. Mais il me reste encore bien des étapes avant de fonder une famille. Présentement, je veux me concentrer sur ma carrière.»

Numéro 1 mondiale à 20 ans, Ivanovic a reçu sa première raquette en cadeau pour son cinquième anniversaire. Jusqu'à l'âge de 11 ans, elle s'entraînait dans une piscine abandonnée qui servait de terrain de tennis l'hiver. Elle devait aussi s'entraîner exclusivement le matin afin d'éviter les bombes lancées par l'OTAN sur Belgrade, sa ville natale en Serbie. Des conditions plutôt particulières pour une future championne.

Son ascension vers les plus hautes sphères du tennis mondial sera similaire à celle d'un ami d'enfance, Novak Djokovic, qu'elle a battu de justesse dans leur course au premier rang mondial. Un titre qu'elle doit maintenant défendre semaine après semaine - et qu'elle a failli perdre ce matin aux mains de sa compatriote Jelena Jankovic. «Je suis content d'être toujours numéro 1 mondiale, mais je ne me préoccupe pas trop des autres joueuses, dit-elle. Je me concentre sur mon jeu.»

Numéro 1 mondiale et championne en titre de la Coupe Rogers à Montréal, Ana Ivanovic sera le centre d'attention des amateurs de tennis cette semaine. Elle a confiance de pouvoir gérer toute cette pression. «J'ai eu une bonne semaine d'entraînement et j'espère être de la finale dimanche prochain», dit-elle.

Depuis sa dernière visite à Montréal en 2006, elle est passée d'une joueuse prometteuse à une vedette du circuit, possiblement la prochaine superstar du tennis féminin. Elle a beau être comblée par sa carrière, elle se surprend parfois à rêver d'une vie normale d'une fille de 20 ans. «J'imagine alors quelle serait ma vie, dit-elle. J'irais à l'université chaque jour. Ce serait bien, mais c'est une routine. J'adore voyager et ne jamais être à la même place très longtemps. Au fond, je ne crois pas que la vie universitaire me manque tant que ça. Je ne suis pas une fille qui fait la fête. Je suis déjà allée à quelques fêtes à Belgrade, mais ce n'est pas vraiment mon truc. J'aime sortir avec mes amies au resto, mais c'est tout.»

Au fond, sans le tennis, elle serait probablement encore la première de classe timide qu'on gagne à découvrir.