La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

Publié le 29 mai
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Certains préfèrent les blondes, les brunes ou les rondes. Mais d’après Valérie*, personne n’aime les femmes sans seins. Entretien.

« C’est toujours la même histoire : les hommes me trouvent charmante, intéressante, drôle, cute… mais la poitrine manquante, c’est toujours un deal-breaker », nous a écrit la quinquagénaire célibataire, quelque part pendant l’hiver. Elle réagissait au témoignage d’un certain Jean, victime de « racisme sexuel », rejeté à répétition, à coup de « je ne veux pas sortir avec un Noir… ».

Parce que Valérie aussi se sent victime de discrimination. Quoiqu’à sa manière. Or, après son cancer, et cette double mastectomie qui a suivi, sans parler de tout ce qu’elle a par ailleurs traversé (parce que non, ce n’est pas tout, vous verrez), disons qu’elle s’en passerait.

Je ne peux pas sortir avec toi parce que tu es noir, ou parce que tu n’as pas de seins ? Mais ça dépasse les préférences. Ça devient un préjugé !

Valérie, 51 ans

On comprend que Valérie en a lourd sur le cœur. Derrière sa petite frange, ses lunettes surdimensionnées et surtout son franc-parler, elle n’en revient tout simplement pas. Lors d’un entretien accordé ce printemps, dans un sympathique petit café du centre-ville, elle s’enflamme ici, lance un « franchement » là, mi-outrée, mi-découragée.

C’est qu’elle a déjà vécu son lot d’épreuves. Après une jeunesse plutôt épanouie (de « monogamie en série » avec une sexualité « toujours satisfaisante », « pas tout à fait épicée », dit-elle en riant, mais « plus que vanille »), elle se marie à 30 ans avec un homme malade, qu’elle sait condamné. « Il avait une maladie chronique, laisse-t-elle tomber laconiquement, et c’était certain qu’il en mourrait. » Vous comprendrez qu’elle n’est donc pas que célibataire, mais surtout veuve.

« C’était une décision rationnelle, enchaîne-t-elle, un homme hyper drôle, je n’avais jamais ri comme ça, il vivait au jour le jour et on était vraiment compatibles. » Bref, elle y trouvait son compte, comprend-on, même si elle ne s’épanche pas trop sur la question. Ce n’est pas exactement le sujet, après tout.

Au lit ? « Tout à fait normal. » Bien qu’avec le temps, et la maladie, leur sexualité a évidemment évolué. « C’était plus de la masturbation mutuelle. Mais c’était correct. Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain. Ça n’a pas été un choc. » Et puis : « On avait des jouets, souligne-t-elle, je n’ai jamais senti que c’était un manque. »

Ce qui a été un choc, par contre, c’est sa maladie. À elle. Un cancer « foudroyant », au tournant de la quarantaine. « C’est arrivé très vite », dit-elle. Et pour en finir aussi vite, elle n’a pas voulu prendre le moindre risque.

J’ai choisi l’ablation. Mon mari était malade, j’avais deux jeunes enfants, je voulais être sûre de l’enlever [le cancer] du premier coup.

Valérie, 51 ans

Précision : si elle a songé un court instant à la reconstruction, cela s’est vite avéré trop compliqué et douloureux dans son cas. Elle a plutôt opté pour un chic tatouage pour recouvrir sa cicatrice. « Je suis couverte de bord en bord, c’est un beau tattoo ! », dit-elle fièrement, en se découvrant légèrement, laissant deviner son décolleté tatoué.

Deuxième précision : « Et puis, ma sexualité, je la connais : mes seins, ce n’est vraiment pas la partie la plus importante ! » Elle en parle à l’époque avec son mari qui lui dit : « Mais je m’en fous ! T’es en vie ! »

Puis, quelques mois après son cancer, au tour de son mari de sombrer. « Il a eu des complications, et s’est retrouvé aux soins intensifs. » Et il n’en est jamais sorti.

Quand il meurt, Valérie a 45 ans. C’était il y a six ans.

Depuis ? Nous y voici. Après plusieurs longs mois de deuil, Valérie décide de « dater ». Cela fait plusieurs années qu’elle n’a plus la moindre sexualité, elle ne cherche d’abord pas du tout une « relation », mais plutôt à se « réapproprier son corps ». Et parlant de corps, elle n’a aucun complexe face à son absence de seins. Au contraire.

Je me trouve super sexy avec mon tattoo !

Valérie, 51 ans

Pour trouver un amant (ou deux), aucun problème. En ligne, cela se fait assez rapidement, merci. Surtout avec des hommes plus jeunes. « Peut-être que c’était un kink, se demande-t-elle. Une dame plus vieille ? »

Toujours est-il que quand elle décide de s’assagir, c’est une tout autre histoire. En résumé, et pour faire court (on vous épargne une histoire avec un homme de peu d’expérience, et une autre avec un manipulateur notoire), elle reçoit carrément une fin de non-recevoir. « J’y ai pensé, mais ce n’est pas pour moi ! », lui écrit-on, encore et encore. Quoi donc ? « Je ne peux pas, une blonde sans gros totons. » Sans filtre, on lui explique aussi ceci : « I love waterboating too much » (traduction : dans votre dictionnaire urbain préféré). Ou pourquoi pas cela : « T’es vraiment chouette, mais serais-tu prête à aller te faire mettre des seins ? » La meilleure : « Mais est-ce que tu sortirais avec un gars en chaise roulante ? »

À noter que ces anecdotes ne relèvent pas que du virtuel (que Valérie ne se fait pas prier pour nous montrer, les messages défilant joyeusement sur son téléphone). Un homme, au restaurant, en apprenant la « nouvelle », l’a littéralement quittée sur-le-champ. « En plus, il était chauve, et il m’avait dit trois fois qu’il prenait du Cialis ! Il est parti et il m’a laissée là. Je me suis vraiment sentie comme une guenille… »

Non, Valérie n’en revient pas. Elle ne le cache pas. Elle est « dégoûtée ». « Moi, je suis une fille accomplie, j’ai une bonne job, j’ai élevé deux humains fantastiques, je suis passée à travers tout ça sans amertume, mais le fait que je n’ai pas de seins, ça suffit pour mettre une croix sur moi ? »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.