La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : Fred*, début quarantaine

Fred* n’a jamais eu de doute. Il l’a toujours su. Jamais trop caché. Mais parce qu’il ne rentre pas exactement dans toutes les cases et ne correspond pas à plusieurs clichés, il constate que l’on remet parfois en question son homosexualité. Et il en a un peu assez.

« Je n’ai jamais visité un sauna, jamais baisé dans un truck-stop, jamais gambadé dans les buissons du parc La Fontaine ni ceux du Mont-Royal, nous a-t-il écrit, plus tôt cette année. Je ne le dis pas avec fierté, plutôt avec gêne. Mes contacts avec des hommes homosexuels ont été ponctués de “es-tu sûr que tu es gai ?” incrédules. Pas la bonne musique, le bon linge, les bons films, les bonnes habitudes, le bon lookPas mal sûr que j’aime les pénis, mais apparemment, la gaititude est un package deal. D’autres diront un art de vivre. »

Fred a aussi eu très peu de partenaires, que des relations sur le long terme. Et si vous voulez tout savoir, il n’écoute pas Mariah Carey (!) et on a en prime tendance à le considérer comme trop sensuel et insuffisamment rough pour un top (un donneur, dans le jargon). « J’ai des opinions, et des choses à dire », concluait-il dans son éloquent message, ce qui, évidemment, nous a donné très, très envie de le rencontrer.

On s’est finalement donné rendez-vous devant une tasse de thé, un matin de canicule de la fin mai, sur le balcon arrière de son petit appartement. Fred, début quarantaine, en couple avec un homme depuis plus de 10 ans (parce que oui, il est « vraiment gai »), ne se fait pas prier pour se raconter. « C’est thérapeutique, c’est clair », dira-t-il même au bout de près de deux heures de confidences, sur son parcours et ses conceptions pas exactement typiques, on l’aura compris.

Ouais, j’ai toujours su que j’avais cet intérêt pour les garçons. Et j’avais zéro problème avec ça.

Fred, début quarantaine

« Dans ma tête, la sexualité, c’était un truc d’adulte, intime, qui t’appartient à toi, et pas quelque chose qui te définit, ajoute-t-il. Et de toute façon, c’était pour plus tard. »

Tout n’a pas été facile, cela dit. Pensez : enfance dans un « cliché de famille québécoise de la classe ouvrière », comme il dit, entouré de ses parents, ses tantes, sa grand-mère, un « cocon », certes très aimant, où il a par ailleurs entendu les pires horreurs. Un exemple ? « Tous les gais sont des pédophiles. » « OK, j’ai un secret », a-t-il très tôt réalisé, même si sa famille finira par l’accepter.

Au primaire, dès le premier jour d’école, il reçoit un « coup sur la gueule », intimidation qui se poursuivra toute sa scolarité. « J’étais le cliché de l’enfant gai : […] le gars doux qui ne se défend pas. » Au début du secondaire, il sort du placard malgré lui quand son petit frère tombe un jour sur son ordinateur (et surtout son historique pornographique). Réaction ? « Ma mère le savait depuis longtemps… », répond-il, sans s’épancher sur la question.

Fin secondaire, après quelques jeux de « touche-pipi » avec un voisin, Fred se fait un premier petit copain (« on s’embrase, c’est tout ! »), s’affiche tranquillement et sort carrément en « drag queen » de chez lui. « Avec le maquillage de ma mère, mon père au bord de la crise cardiaque. »

C’est toujours plus dur pour le papa. Un papa, ça veut quelqu’un comme lui.

Fred, début quarantaine

« On en a parlé souvent, rationalise notre interlocuteur avec philosophie. Moi aussi, des fois, crime, j’aurais aimé avoir des parents qui ont voyagé, ou fini leur secondaire. Alors si moi je dis ça, comment je peux lui reprocher d’avoir voulu un enfant qui joue au hockey ? »

Arrivé au cégep, Fred découvre ensuite les joies de la vie nocturne et les bars gais de l’époque (le Sky, puis le Unity). Mais pas pour ce qu’on pourrait penser. Oubliez les clichés : « Je n’ai jamais couché avec personne, jamais été dans un after-hour, jamais pris de drogue », précise-t-il.

À la même époque, il finit par se faire un autre petit ami, une histoire qui dure à peine deux semaines. Pourquoi ? « J’ai compris qu’il voulait que je le mette. » Lui ? Il n’est pas tout à fait prêt. Dit plus crûment : « Moi, je ne trouve pas que c’est parce qu’on a un trou qu’il faut mettre un pénis dedans ! », explique-t-il, déplorant l’absence cruelle de build-up dans le projet. Une réflexion qu’il reprendra plus loin.

Peu de temps après, il rencontre un autre homme, une histoire qui dure cette fois longtemps, plus de 10 ans. « Très le fun, sourit Fred, ma première vraie relation. […] On a tout découvert ensemble : se tenir par la main, s’embrasser, la pénétration, dormir collés, on a vécu de très belles choses. Et puis à la fin, ça a chié. » Il n’en dit pas plus, puisqu’on arrive enfin au clou de sujet.

Fred a alors 30 ans. Il se retrouve ici et pour la première fois de sa vie sur le vrai « marché de la cruise ». « Go », se dit-il, « tu ne l’as jamais fait, vas-y ! » De grosses déconvenues l’attendent.

C’est que sur les applications, la question revient sans cesse, et surtout d’entrée de jeu : top ou bottom (donneur ou receveur) ? Sauf que Fred ne voit pas les choses si carrées, disons.

Pour moi, la sexualité, c’est naturel. C’est sensuel, dans le vrai sens du mot : c’est relié aux sens. Donc il y a quelque chose de fluide !

Fred, début quarantaine

Une « fluidité » absente de l’univers gai, selon lui. « Tu es top ou bottom », point barre. Deux cases. Sans autre option.

Ce n’est pas tout. « Tout le monde veut se faire mettre, maintenant ! déplore-t-il également. Mais on ne se connaît pas ! Ça fait partie de la grosse intimité ! » Point d’espace pour un minimum de discussion ou de séduction. Zéro gradation.

Il relate une poignée d’« expériences désagréables » en ce sens, ponctuées de la fameuse et sempiternelle question qui s’en suit : « Es-tu sûr que tu es gai ? » Comme si le fait de vouloir prendre un minimum de temps ou de ne pas vouloir se fixer dans une seule et unique position remettait en question son orientation.

« Mais on verra ! Ça dépend comment on feele ! », répète-t-il.

« Pour moi, insiste-t-il, la sexualité, c’est quelque chose de sain, avec quelqu’un avec qui on accroche. Mais là, on est zéro là-dedans ! »

Or, c’est en critiquant ces fameuses applications de rencontres (en général, gaies en particulier), que Fred finit par rencontrer, quelques années plus tard, son copain actuel, et partenaire de vie. C’était il y a 10 ans.

Mais à nouveau, et malgré tout l’amour qu’ils se portent, les aspirations plus fluides de Fred continuent de créer des frictions. « Es-tu vraiment top ? », lui a carrément déjà demandé son amoureux. « Dans des moments de grande vulnérabilité, moi aussi, j’ai besoin de réconfort ! », rétorque notre interlocuteur. Faut-il vraiment se limiter à un rôle, à un titre, à un mot ? Il n’en démord pas : « Moi, je n’ai pas envie qu’une chose me définisse », conclut-il. Gai, hétéro, dominant ou soumis, « je nous vois comme des personnes ».

*Prénom fictif, pour protéger son anonymat.