La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : Marc*, 42 ans

Publié le 10 avril
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Marc est bisexuel, ex-toxicomane et séropositif. Ah ! oui, et assurément accro au sexe, aussi. Accrochez-vous, il en a long à raconter.

Il nous a donné rendez-vous pour parler de sa bisexualité. Derrière sa tuque, son t-shirt de Metallica et son doux regard bleu, on est loin de se douter qu’il en a bien plus (long, lourd et diversifié) à dire.

C’est que l’homme de 42 ans se livre avec un naturel désarmant. « J’ai toujours très bien vécu avec ma bisexualité », commence-t-il, tout sourire.

Et comment cette bisexualité lui est-elle apparue ? « Aucune idée. On ne choisit pas sa sexualité. Mais on peut décider de la vivre pleinement. Et moi, j’ai toujours aimé explorer. »

Sa toute première expérience sexuelle se passe vers l’âge de 16 ans, avec une fille, faut-il le préciser.

Puis vers 20 ans, et tout naturellement, il commence à vouloir « explorer » du côté des hommes. C’est dans des cabines de visionnement porno, au centre-ville, que ça se passe.

Si ces explorations le confrontent ? S’il se questionne sur son identité ? « Non. J’ai toujours été très bien avec moi-même. Toujours été vraiment intense. Passionné. [...] J’ai toujours accepté qui je suis. » Et ce « qui » il est a aussi évolué dans le temps, et dans la gradation. Nous y viendrons.

Ce « sexe gai, précise-t-il, a toujours été entre deux blondes. Quand je suis avec une femme, je suis fidèle. Je ne suis pas un courailleux ».

Au début de la vingtaine, d’ailleurs, il passe trois ans avec une femme, justement, avec qui il a un enfant. « Une fille dégourdie comme moi, glisse-t-il. On avait une sexualité saine et normale. »

Quand la relation s’est terminée (on ne saura pas trop pourquoi), il s’est remis à explorer du côté des gars.

Mais à un moment donné, les cabines, ça fait son temps. J’avais le goût d’explorer, voir de nouvelles choses, alors je suis allé dans un sauna.

Marc

Il se souvient encore de sa première fois : « J’étais gêné ! Avec une serviette autour de la taille ! C’est assez intimidant, les premières fois... »

Si, au début, il est davantage en mode « réception », avec le temps, il passe en mode « action ». Et ce, « petit à petit », précise-t-il.

Et puis, au tournant de la trentaine, il rencontre une nouvelle femme, avec qui il a un nouvel enfant. Sauf que cette fois (et pour la seule et unique fois, en fait), sa bisexualité ne passe pas. « Quand elle a su, en fouillant dans mon ordi, j’ai commencé à subir de la violence conjugale. » Carrément. Et pas à moitié. « Elle m’a poignardé, frappé avec une clé dans la face... »

Or, Marc est un doux. « Je suis une personne pacifique, je déteste les conflits, la violence. Et puis, quand t’as un bébé, t’encaisses... » Jusqu’au coup de trop.

Parenthèse : au lit, avec cette femme, Marc précise qu’ils avaient une relation « assez débridée ». « On avait un donjon au sous-sol, on consommait beaucoup, résume-t-il. Ç’a été un coup de foudre, une relation basée sur le cul et la dope. » Et ça aussi, comme il dit, « ça fait son temps ».

Toujours est-il qu’il a fini par porter plainte. Les policiers ont été très « coopératifs », précise-t-il, et madame a d’ailleurs plaidé « coupable ».

Le « cul » et la « dope »

Fin de l’histoire ? Plutôt le début d’une longue dérape. « Tu ne files pas, tu te sens coupable d’avoir brisé ta famille, même si c’est pas de ta faute, résume-t-il. Alors je me suis lancé dans le cul et dans la dope vraiment beaucoup... »

Avec des hommes ? « Oui, beaucoup. J’ai commencé à avoir peur des femmes. Alors je me suis lancé beaucoup dans le sexe gai... »

On vous épargne les détails, mais Marc reconnaît, avec le recul, qu’il s’est beaucoup « valorisé dans le cul ». Et ce, des années de temps. Pas exactement prudemment.

Au bout de quelques années, d’ailleurs, le diagnostic tombe : séropositif. Et puis ? « Ça me fait encore plus plonger. C’est une roue. »

Heureusement, il est bien suivi et devient aussi « séro-indétectable ». Mieux : « en parfaite santé, avec l’espérance de vie d’un homme normal », assure-t-il.

Entre-temps, il se fait une énième blonde, une relation de domination (de « daddy ») qui dure un peu moins d’un an. Il se revoit encore marcher avec sa compagne (pardon, « little girl »), une laisse un cou. « Son point à elle, c’était : c’est quoi la différence entre un anneau de mariage et un collier ? explique-t-il. Elle m’a amené à un autre niveau. Elle était très libre sexuellement. »

Mais non, vous l’aurez sans doute deviné, il ne lui a jamais parlé de son diagnostic. « J’ai pas été honnête. Elle ne l’a jamais su », confirme-t-il. Mais pourquoi donc ? Parce que Marc lui-même ne l’acceptait pas. « J’ai été deux ans sans l’accepter. J’ai vécu ça tout seul. [...] Comment tu peux parler de quelque chose que toi-même, tu n’acceptes pas ? »

La relation prend fin (encore une fois, on ne saura pas trop pourquoi) et Marc replonge encore. « Et j’ai ressenti le besoin d’explorer beaucoup plus le côté gai », dit-il. En résumé : « beaucoup, beaucoup, beaucoup » de saunas, et encore plus de drogues. « Pas sain, résume-t-il, vraiment pas sain. J’ai eu des MTS à outrance... »

Il tombe creux, perd son boulot, vraiment très creux, devine-t-on, à tel point que l’année suivante, Marc entre à la Maison Jean Lapointe. « J’avais perdu le contrôle. »

On ne l’avait pas vu venir, celle-là. Et puis ? « C’est la meilleure chose que j’ai faite de toute ma vie. »

Je me suis aperçu que ce n’était pas la substance, le problème, mais moi. J’ai un vide intérieur que j’ai besoin de combler.

Marc

C’était il y a un peu plus de trois ans. Trois années de thérapie, de sevrage plus tard (malgré « quelques » rechutes), un boulot dans un CHSLD en prime (« je suis utile ! »), Marc ne tarit pas d’éloges à propos du programme. « Extraordinaire, dit-il en souriant de plus belle. Avec des personnes extraordinaires.

« Ça a changé ma vie. Aller en thérapie de son propre chef, ça fait une grosse différence. Moi-même, je suis allé chercher de l’aide. » D’ailleurs, la plupart de ses amis aujourd’hui sont abstinents comme lui.

Et sexuellement ? « J’ai appris à avoir une sexualité saine, sans drogue ni artifice », répond-il. Ça semble presque trop beau pour être vrai. C’est que tout ça, ça fait son temps, Marc ? « Je ne veux plus de sexe sans importance ou mécanique. C’est trop facile, et j’en ai eu assez. Je veux une relation. Une connexion. »

S’il a accepté de se confier (outre pour « l’expérience ! », son dada, dit-il en riant), c’est finalement pour envoyer un message dans l’univers. « Je sais que, quelque part, il y a un jeune homme qui vit les mêmes choses que j’ai vécues, dit-il. Vis tes passions. Mais avec modération. Parce que tu ne sais pas quand tu peux perdre le contrôle... »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat

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