La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : François*, 72 ans

Publié le 27 mars
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Il est marié depuis près de 50 ans. A couché avec une seule femme. La sienne. Et il s’en porte très bien, merci. Entretien avec une « pièce de musée ».

L’expression n’est pas de nous, bien sûr. Mais plutôt de François, un septuagénaire de la région de Québec qui nous a écrit plus tôt cette année, soufflé.

« Vos articles ont tendance à faire l’éloge des personnes [...] qui ont beaucoup d’expérience sexuelle, qui ont eu de multiples relations de couple, écrivait-il, piqué au vif. Bon, c’est sûr que moi, pauvre ignorant, homme de 72 ans n’ayant couché qu’avec une seule femme, la mienne [...], je suis une pièce de musée pour vous. Heureux en couple depuis 50 ans, ce n’est plus d’aucune valeur dans ce monde contemporain si ouvert sur toute expérience... », lançait-il, dans une longue tirade mêlant réflexion et provocation.

En entrevue virtuelle, un matin de tempête le mois dernier, notre homme à la barbe blanche, un intellectuel qui en connaît visiblement un rayon en matière de sexualité (il a lu tout Masters et Johnson, ainsi que les rapports Hite, au long, apprendra-t-on), en remet. « Je déplore le fait qu’il semble y avoir autant de gens qui ont une énorme difficulté à se construire une vie personnelle et sexuelle sur le plus long terme. »

Évidemment, tout est aussi question de « choix », dit-il, en se lançant généreusement dans son récit de vie, ne ménageant aucun souvenir, avec un plaisir manifeste. De son côté, cela a toujours été clair : « Très tôt, je visais de rencontrer quelqu’un avec qui je pourrais partager ma vie. À 14, 15 ans, mon objectif, c’était ça. »

Le coup de foudre

Et puis, vers 19 ou 20 ans, après quelques amourettes, voilà qu’il vit tout ce qui s’apparente à un véritable coup de foudre. C’était à une fête : une fille de son âge anime la soirée. Là, debout sur la scène, François voit un « éclair » : « Ma vie s’est déroulée devant moi en quelques secondes. Croyez-moi si vous le voulez, on allait se marier, avoir des enfants, faire notre vie ensemble. Et c’est ça qui est arrivé ! Est-ce que c’est ça, un coup de foudre ? », s’interroge-t-il, tout à coup tout sourire.

Il poursuit en revenant sur son premier coup de fil (à la fille en question, vous l’aurez compris), leur première soirée, et leurs premières années.

Première relation sexuelle ? Trois ans plus tard, après leur mariage. Mais encore ? François rougit tout à coup, parce que bon, il y a eu « difficulté », comme il dit. « Ma femme a fait du vaginisme. Vous savez ce que c’est ? Elle avait le vagin bloqué, il n’y avait pas de pénétration possible. »

Heureusement pour le couple, madame vient du milieu de la santé. Alors elle savait exactement ce qui lui arrivait. Et a pu le lui expliquer. Son médecin a aussi « dédramatisé les choses », donné quelques conseils (en matière de détente), et l’affaire s’est ensuite totalement résorbée. « Tout de suite, ensuite, on a eu des relations complètes, et normales, très satisfaisantes », assure François. Exemple ? « On a appris l’un l’autre ce qui nous satisfaisait. Les sensations les plus agréables, on a toujours communiqué beaucoup, avec beaucoup de préoccupation l’un pour l’autre. » Dès le début ? « Dès le début », acquiesce-t-il.

Je ne connais pas les histoires des autres, mais dans le cas d’un couple tranquille comme nous, on avait des relations sexuelles très régulières. J’ai une libido, des besoins très forts, je souhaitais des relations très fréquemment. […] Presque tous les jours. Et ça a continué presque toute notre vie !

François

Au fil des années, ils ont énormément voyagé (« on était en tête à tête tout le temps, si on n’était pas faits pour être ensemble, ça aurait pété ! »), fait des choix communs (financiers, familiaux), ensemble, tout le temps.

Et non, l’arrivée des nombreux enfants n’y a rien changé. « À part qu’on n’avait plus de soupers en tête à tête, souligne-t-il. Ç’a été difficile, cette séparation-là, parce qu’on était tout le temps habitués d’être très proches ! »

Certes, après les accouchements, leur cadence a légèrement ralenti, mais très peu. Et surtout jamais longtemps. « On a suivi les étapes de la vie de couple », récite notre homme, qui a aussi beaucoup lu sur la question, en nous parlant de l’étape de la passion, qui cède la place à l’étape de la routine, puis éventuellement à celle de la réalisation de soi.

Et comment ils ont survécu à la routine, justement ? « On a pratiqué la contraception naturelle », répond ici François. On ne voit pas d’emblée le lien, pourtant lien il y a bel et bien. « Pas de relation complète pendant la période de fertilité, explique-t-il, ça nous a permis d’expérimenter. » En effet, même si a priori il n’y croyait pas trop (« Une relation sexuelle sans orgasme ? La première fois, je me suis dit : ça n’a pas de sens, c’est ridicule ! »), après explications et réflexions, il a compris que cela leur imposait une certaine ouverture, « pour élargir [leurs] modes d’expression sexuelle ». « Parce que la sexualité, ce n’est pas juste la génitalité, dit-il. C’est beaucoup plus large que ça. »

Sexe vital

Évidemment, avec le temps et l’âge sont arrivées aussi les maladies. Madame, notamment, a eu un cancer, et oui, sa chimio a étouffé beaucoup de sa libido. Mais François ne l’a pas laissée s’éteindre complètement. « Je ne voulais pas la forcer, mais j’avais une certaine insistance. Il faut continuer notre vie sexuelle, lui disait-il. Ça ne peut pas te faire de mal, d’avoir du plaisir... »

Pourquoi il a insisté ? « Parce que pour moi, le fait d’avoir des relations sexuelles, c’est vital, répond-il. Comme manger et dormir. Si on met ça de côté, à un moment ou l’autre, on va avoir des problèmes. » Et de toute évidence, ses efforts ont porté leurs fruits. Rapidement, ils ont en effet repris leur rythme quasi quotidien.

Aujourd’hui ? « Plutôt une fois par semaine », dit-il. L’âge aidant, cela prend certes « plus d’ouvrage », dit-il en riant. « Ça ne va pas toujours à la satisfaction complète des deux, mais ce n’est pas grave, on prend ce qu’on peut avoir ! » Mais il n’en démord pas : « Maintenir des activités sexuelles, c’est important. »

Morale ? « Ce n’est pas dans la multiplicité des expériences qu’on va aller vers une sexualité épanouissante, croit-il. C’est dans l’information et dans l’élargissement de notre vision de la sexualité. Et puis dans l’épanouissement de notre couple. [...] Et j’ai une relation de couple exceptionnelle, je ne vous le cache pas... » On l’avait compris...

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat

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