La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : Mickaël*, 59 ans.

Publié le 10 déc. 2021
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Ce n’est pas une histoire de coming-out ordinaire. C’est une histoire de regret. De déception. Et de désillusion. Une histoire de coming-out amère, comme on en entend rarement.

« J’ai ce profond sentiment d’avoir brisé ma famille et je regrette amèrement ce coming-out, nous a écrit un certain Mickaël, le mois dernier. Je commence à connaître le monde et la culture gais… et je n’y trouve rien de gai. À qui veut l’entendre, particulièrement aux hommes de ma génération, je dis : restez dans le placard, vous éviterez la solitude… »

De passage à Montréal pour le Salon du livre, il nous a donné rendez-vous dans un café du centre-ville pour se raconter. Et marteler ce plaidoyer, disons-le, inusité : « Les gars, si vous avez mon âge, fermez vos gueules. Restez dans le placard. »

Plutôt beau bonhomme, avec un je-ne-sais-quoi à la Christian Bégin (est-ce les lunettes, la barbe, parce qu’il est professeur, comme son personnage des Mecs, ou qu’il parle avec les mains ?), Mickaël se confie avec l’aisance d’un homme réfléchi qui parle bien. Et qui le sait.

« Je suis entré dans la vie sexuelle très tardivement. Probablement parce que mon identité n’était pas assez précise », commence-t-il, attablé devant un café filtre. Ce n’est qu’une fois à l’université, en art dramatique, qu’un monde s’ouvre à lui. « C’est la découverte, l’ouverture sur le monde, la permissivité », résume-t-il, en faisant allusion à son univers tout à coup « plus ouvert », aux mœurs « plus débridées ».

Tout un éveil, disons, pour le jeune homme, par ailleurs élevé dans une famille « très conventionnelle », avec un père « austère ».

Mickaël vit à l’époque avec une copine et un ami d’enfance dans un étrange « ménage à trois ». Il n’a jamais eu de relation sexuelle à proprement parler avec elle (« c’était de l’ordre de la sensualité »), et vit plutôt sa première expérience avec lui, cet ami.

On n’en saura pas grand-chose, mis à part que « cela a réveillé quelque chose qui était présent, mais de l’ordre du non-dit. Tabou ».

Et puis ? Et puis rien.

J’avais une conception très romantique de l’amour. La sexualité en faisait partie. La première fois devait être éclatée, wow, signifiante. Finalement, cela a abouti sur quelque chose de vraiment hormonal…

Mickaël

En fait, et dans sa tête, cette première fois relève davantage de l’« expérience », sans plus. Sa copine de l’époque l’a d’ailleurs pris comme tel. « Elle aussi venait du monde du théâtre… »

Fin de l’histoire. Les chemins du trio se sont ensuite séparés et Mickaël a décidé de se « réenligner ». « Ce n’est pas moi… »

La vie suit son cours, Mickaël quitte Montréal, puis part travailler en camp de vacances. C’est là qu’il vit sa deuxième « expérience » avec un homme, un animateur. On ne saura pas davantage comment l’aventure s’est conclue au lit, mais seulement que l’homme en question était un peu « tordu », et que la relation a fini par devenir « malsaine ». Et l’affaire a laissé Mickaël « épuisé ».

Il se retrouve donc seul. Et c’est le calme plat. Il est en « jachère », comme il dit. « J’avais toujours cette conception romantique de l’amour, répète-t-il. Je veux rencontrer la femme de ma vie. J’ai des projets. […] À un moment donné, le tien ou la tienne arrivera, comme disait ma grand-mère… »

Le temps passe jusqu’à ce qu’un beau jour, et au tournant de la trentaine, des amis lui présentent une femme. Elle. « La femme de ma vie », vous l’aurez compris. Coup de théâtre : « Là, ç’a été le sexe, le sexe, le sexe, se souvient-il. Let’s go, on baise ! »

Bilan ? « Le nirvana », dit-il en souriant. « J’étais très fébrile, maladroit, gauche, et en même temps très généreux. » Dans les faits, finira-t-il par confier, il demeure plus habile dans le côté sensuel de la chose. « La partie pénétration, c’était moins fluide qu’avec un homme, confirme-t-il. Mais quand c’était parti, c’était parti. » Surtout : « On avait un désir profond de fonder une famille. » D’ailleurs, deux mois après leur rencontre, c’était décidé : ils allaient se marier.

Ni mal ni bien…

La vie a fait son chemin, et leur histoire a duré pas loin de 30 ans. Évidemment, Mickaël lui a raconté son passé. Mais ils n’en ont jamais reparlé. « Jusqu’au divorce… »

Et ces 30 années, sexuellement ? « Ni mal ni bien. » Pas trop fréquent (une fois par mois ?). « Moi, je trouvais ça suffisant. Elle, insuffisant. Mais c’était toujours une performance pour moi. Et j’étais toujours nerveux… »

Et ça n’était surtout jamais « fluide »…

S’il l’a trompée ? Deux fois « seulement », et dans le sauna d’un gymnase, avec un homme. « Sinon, il ne s’est rien passé. » Par ailleurs, il s’est toujours masturbé quotidiennement, et en solitaire. Mais ça non plus, il n’en parlait pas. « C’est tabou dans un couple. Comme si c’était de l’infidélité… »

Et oui, il ne le cache pas, pendant ces séances de plaisirs solitaires, c’est à des hommes qu’il pensait. Toujours. Et il a fini par se questionner : et s’il était bi ?

Les années passent, et deux enfants plus tard, Mickaël atterrit dans le bureau d’un psy. Nous sommes en 2006. Il l’interroge sur sa potentielle bisexualité. Et ce professionnel de répondre (et à ce jour, personne n’en revient) : « Dans mon livre à moi, ça n’existe pas ». « Il n’y avait pas de nuance, se souvient Mickaël. C’était soit l’un, soit l’autre. »

Toujours est-il que Mickaël, d’un naturel « obéissant », rentre dans le rang… de l’hétérosexualité. « Peut-être que ça faisait mon affaire… »

Peut-être que ça me réconfortait de dire que ce statu quo était préférable pour les enfants…

Mickaël

Et ce statu quo perdurera 10 autres années. Jusqu’à tout récemment, en fait.

Pour toutes sortes de raisons, Mickaël et sa femme ont fini par faire chambre à part. Ça lui convenait : ils ne se touchaient plus depuis longtemps. De son côté, Mickaël consommait désormais de la porno gaie, « pour la première fois de [sa] vie ». De toute évidence, il était à un point de non-retour. Et comme de fait, et avec l’aide d’un ami (« je l’appelle mon parrain ») et d’une énième thérapie, il a fini par se révéler à sa femme : « Je suis gai. » C’était il y a un peu plus d’un an.

Elle le sait, le savait, l’a toujours su, répond-elle. Ce n’est pas tout à fait clair : est-ce avant, ou après ce coming-out, toujours est-il que le couple décide ici de se séparer. Et cette double nouvelle à annoncer aux enfants (aujourd’hui grands) est, et demeure, infiniment lourde à porter pour Mickaël. Ça paraît et ça s’entend.

On vous épargne la crise, les pleurs. Et la colère. Il faut dire que depuis, il n’a jamais revu sa femme. Hormis en médiation. Il habite seul. Et a accumulé les one-nights. Et ça le « dévaste », cette « baise sans lendemain ». D’où l’amertume, comprend-on. L’immense désillusion face à cette cruelle « solitude gaie ». Tout ça pour ça ? D’où la question, surtout : « Est-ce que j’étais si malheureux ? Est-ce que cette plénitude sexuelle, c’est l’aboutissement de tout ? »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat

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