La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : Caroline*, début quarantaine.

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

C’est une histoire de traitements hormonaux et de fécondations in vitro. Une véritable « saga » où le calendrier a souvent pris le pas sur la spontanéité. Mais où un couple a su, malgré toute l’adversité, préserver son intimité. Entretien.

Caroline est venue tout spécialement de sa région pour nous rencontrer, et surtout raconter comment elle a appris à « faire l’amour pour rien », comme elle dit. « Si ça peut aider ! », dit en souriant la discrète brunette à lunettes avec une générosité désarmante, dans un café bondé du Plateau, un petit matin pluvieux d’automne.

« J’ai eu des expériences trop ordinaires avant de rencontrer mon conjoint », déclare-t-elle d’emblée, en plongeant dans le vif du sujet. Après une première fois d’un « ennui mortel » vers 17 ans, puis une poignée d’aventures « décevantes », elle en vient à la conclusion qu’elle est finalement « bien seule ». Même si, bon, « ce serait bien de rencontrer quelqu’un pour faire des activités de temps en temps », se dit-elle.

Après plusieurs années de célibat, elle se confie en ces mots à un ami et, croyez-le ou non, son futur mari fait exactement la même confidence, plus ou moins dans les mêmes mots, au même ami !

Ce qui devait arriver arriva : l’entremetteur a fait ce qu’il fallait et les deux « célibataires endurcis » ont fini par se rencontrer, quelque part dans la mi-vingtaine. Et puis ? « Un feu d’artifice », dit de nouveau en souriant Caroline. « Il était extrêmement gêné. Et moi, je le trouvais super mignon. » Elle l’aurait bien ramené chez elle dès le premier soir, mais monsieur est malheureusement trop gêné. Quelques rencontres plus tard, elle en a la confirmation : monsieur est certes gêné dans la vie, mais pas au lit ! « C’est un gars qui aime beaucoup faire plaisir, sourit-elle de plus belle, il a un côté très généreux. C’était génial. »

Les tourtereaux sont « inséparables », passent leurs premiers mois au lit (« on passait nos week-ends à faire ça… ») et moins d’un an plus tard, ils emménagent ensemble.

Un projet « lourd »

Dès l’année qui suit, ils mettent la machine en marche. Et ce n’est pas une surprise : « Je savais que ce serait difficile… » Ses menstruations peu abondantes et surtout irrégulières lui ont mis la puce à l’oreille. Et au bout de six mois, après la simple méthode du calendrier, le couple se lance dans l’artillerie lourde, à savoir : les tests, prises d’hormones et autres stimulations. « Et quand embarquent les hormones, je ne suis plus la même personne ! », se souvient Caroline. « Je suis émotive, je doute de tout, […] j’ai mal tout le temps au ventre… »

Pire : « Et là, on commence la série d’“il faut” » : il faut faire l’amour ce soir, tel jour, tel autre. « Je ne suis pas intéressée, mais il faut… », illustre-t-elle.

L’aventure dure, tenez-vous bien, 10 ans. Dix années et des milliers de dollars (« on avait les moyens », prend-elle la peine de préciser), à coups de stimulations hormonales, d’inséminations, puis de fécondations in vitro. Dix années d’« il faut », quoi.

Bien sûr, le couple a pris « quelques pauses » (« on ne faisait pas ça tous les mois ! »).

Mais on ne prenait pas de pause mentale, et je me disais tout le temps : ça peut arriver… Alors, je calculais. J’ai calculé pendant 10 ans…

Caroline

Et oui, vous l’aurez compris, cela finit par être « envahissant ». Et ce faisant, « pas toujours » plaisant. « Mais la bonne chose, nuance Caroline, c’est que mon conjoint voulait toujours que ce soit plaisant. » Même dans les pires circonstances, se souvient-elle. Elle s’entend encore lui dire, un brin « à pic » : « Je suis électrique, il faut le faire, mais si tu pouvais ne pas me toucher… » Oui, confirme-t-elle, « ça finit par être lourd ». Lourd et tendu. « Heureusement qu’il a la mémoire sélective, parce que je n’étais pas agréable… », glisse-t-elle, visiblement reconnaissante.

Un rendez-vous « pour rien »

Pas toujours plaisant, mais souvent « quand même » : « On aménageait des moments à l’extérieur de tout ça, quand je n’étais pas en train d’ovuler, quand ce n’était pas fonctionnel, et on le faisait quand même. » Ils faisaient l’amour « pour rien », comme elle se plaît à dire pour rire. Et ? « On se donnait des rendez-vous. Et lui, il était toujours aussi généreux qu’au début… »

N’empêche que malgré toutes ses bonnes intentions, même si elle prenait soin de se choisir de jolis sous-vêtements, ou si elle se faisait des scénarios pour se « préparer mentalement », une pensée l’habitait toujours. « Toujours, confirme-t-elle. J’aurais pu partir une compagnie de tests de grossesse… »

Toujours est-il qu’au bout de 10 ans, donc, épuisée (mentalement et physiquement), Caroline a décidé que c’était assez. En accord avec son conjoint, évidemment, qui lui aussi était « tanné ».

« J’avais mal partout, j’étais en colère, après une dernière fécondation in vitro cauchemardesque, j’ai décidé que c’était la dernière. »

À ce moment précis, et pour la seule et unique fois de l’entretien, les yeux de Caroline se remplissent de larmes. Sa voix tremble, mais elle poursuit : « Cette journée-là a été difficile. Oh oui, ç’a été dur. Mais ç’a duré 48 heures. On a été très tristes, puis on s’est dit : là, on a perdu assez de temps et de qualité de vie, pour aucun gain, on est tannés, alors tout le reste doit être beau. Et on va se faire une belle vie. »

Et c’est exactement ce qu’ils ont fait. Avec un soutien psychologique (« pour démêler tout ça »), Caroline a réussi à dissocier sexualité et reproduction. Puis à retrouver l’envie et le plaisir de faire l’amour « pour rien », et surtout sans arrière-pensée. Jamais. « Je n’y ai plus jamais pensé et je n’ai plus jamais acheté de test de grossesse », confirme-t-elle, pas peu fière.

Comment donc ? En se remémorant ses premiers ébats. « Quand ce n’était pas à la reproduction que je pensais… » Et en reprenant, ce faisant, le contrôle de sa sexualité. Au sens figuré. Mais aussi du calendrier. « J’ai repris le contrôle des moments : mercredi soir, ça te tente ? » Bilan ? « J’ai découvert qu’on avait toujours beaucoup de plaisir et que je pouvais me laisser aller. Depuis, on est sur notre erre d’aller… »

Il n’y a pas de secret. Le soutien psychologique, la complicité et enfin les projets (« on a voyagé beaucoup, rénové beaucoup, on est sortis beaucoup, on a profité de la vie chaque fois qu’on pouvait ! ») ont visiblement grandement aidé. Parlant de projets, et après avoir mis une croix sur l’idée pendant plusieurs années, coup de théâtre : Caroline et son amoureux sont aujourd’hui famille d’accueil. « Ce n’est pas un plan B, dit-elle. C’est un autre projet. […] Mais le bonheur est total… » Et devinez quoi ? Ça paraît…

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.

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