Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Gabrielle*, 81 ans

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Gabrielle a toujours aimé les hommes. Elle en a connu plusieurs, vécu avec certains, et à plus de 80 ans, attend maintenant le prochain. Entretien avec une femme épanouie, bien de son temps.

Chic, décontractée derrière des lunettes fumées qui ne la quitteront pas de l’entretien, Gabrielle nous a donné rendez-vous dans le petit parc d’un coquet quartier résidentiel de la ville.

Elle se confie sans gêne, et sans détour, sur sa vie mouvementée, dans un récit ponctué de plusieurs fous rires et de quelques larmes. Car certains de ses amoureux ne sont plus là. Et sa peine, de son côté, ne l’a pas quittée. Mais nous y viendrons.

Gabrielle n’est pas du genre à s’apitoyer. Au contraire, après une bonne bouffée d’émotion, elle se plonge dans ses souvenirs, lesquels ne cesseront de nous surprendre.

Prenez sa découverte de la sexualité : « J’étais enfant, dit-elle en riant. On jouait au docteur, ça commence jeune, et ça s’appelle la découverte du monde ! » Ça vous donne une idée du ton, et surtout de la répartie.

Et sa première relation sexuelle ? Après quelques amourettes, Gabrielle finit par se fiancer. Mais avant de faire l’amour avec son mari, elle a une aventure avec un homme marié, glisse-t-elle. « Il me plaisait depuis longtemps ! »

L’attirance, ça ne se contrôle pas tant que ça ! Et finalement, j’ai couché avec lui. C’était un homme sérieux. Il ne m’a pas mise enceinte. Il était médecin, alors il savait quoi faire !

Gabrielle, 81 ans

Et pas qu’en matière de contraception, devine-t-on. « Il faudrait que j’écrive ça quelque part… », sourit-elle, énigmatique.

Elle se confie à son fiancé (« il était furieux, mais il voulait absolument me fréquenter »), ils finissent par se marier (à 21 ans tapants, « je ne voulais pas la permission de mes parents, alors j’ai attendu ma majorité »), puis par enfin « consommer ». Et puis ? « Formidable, j’avais été bien préparée par cet [autre] homme expérimenté ! », poursuit Gabrielle, une femme au « plaisir facile », bref, sans aucun « problème à jouir ».

Ils fondent une famille, et passent près de 20 ans ensemble, « avec des hauts et des bas, bien sûr ».

Avec lui, elle découvre les « partouzes », enchaîne-t-elle, dans une énième déclaration surprise, et surtout sans transition. « C’étaient les mœurs du temps, rappelle-t-elle, on arrivait à la libération sexuelle des Québécois. Il faut se remettre dans le contexte ! »

Dans un chalet, quelque part dans les années 1960, donc, elle se souvient avoir été plongée dans ces « habitudes » sans qu’on lui explique trop les « règles du jeu. » « Mon mari a eu l’air de s’en accommoder très vite, moi, j’étais plutôt observatrice. » Pensez ambiance de fête et beaucoup de boisson dans le décor (pas du vin, mais bien du fort).

Tour à tour, certains montaient à l’étage, accompagnés de qui bon leur semblait. « J’ai découvert un monde que j’ignorais complètement, mais ça ne m’a pas plu, non. J’ai trouvé ça dégueulasse. Lui [son mari], il tenait à ce que je sois mince, et là, il a couché avec une grosse blonde. Je trouve ça dégueulasse, ce comportement. » L’incohérence et le double standard l’indignent, comprend-on.

Peu après, Gabrielle rencontre un autre homme et « tombe » littéralement en amour. « Si j’analyse, c’était de la vengeance pure. Il fallait que je me prouve que moi aussi, je pouvais plaire. Et ça a été extraordinaire ! »

La « liaison secrète » dure deux ans. Son mari l’apprend, mais veut à nouveau reconquérir sa femme. Pour ce faire, ils achètent une maison, et le couple finit par se rabibocher « par moments » : « Il n’était pas très chaud, mais ça allait. »

Les années passent, et les infidélités de monsieur se multiplient. De son côté, Gabrielle retourne aux études, se trouve un emploi et commence à drôlement apprécier cette nouvelle autonomie.

Et je me suis fait un amant entre-temps, il faut dire. Je ne vous en ai pas parlé !

Gabrielle, 81 ans

Sans surprise, son mariage finit par battre de plus en plus de l’aile, et six mois plus tard, Gabrielle divorce. « Je me suis trouvé une avocate féministe ! Mais moi, j’étais complètement désintéressée par l’argent. Je voulais juste ma liberté ! »

Et c’est exactement ce qu’elle a trouvé. Pour faire court, disons qu’elle a déménagé, changé de ville et surtout, changé de vie. Après avoir été mère au foyer, elle a laissé les enfants quelque temps avec leur père (« qu’il s’en occupe un peu ! »), le temps de se poser. C’est à cette époque, fin trentaine, que Gabrielle découvre alors les joies du célibat.

Avec une amie, certes mariée, mais dans un couple « open », poursuit-elle, elle sort beaucoup, et s’amuse autant. « J’avais des aventurettes, mais je ne voulais pas de liens. C’était la liberté. On cherchait plus le plaisir que l’attachement ! » Et du plaisir, elle en a eu « beaucoup », confirme-t-elle en souriant.

Jusqu’à ce qu’elle rencontre, fin trentaine, l’homme de sa vie. Carrément. Un homme avec qui elle passe ensuite les 30 prochaines années. « Et ça a été la passion, déclare-t-elle. On était très, très, très amoureux. […] On était pareils ! »

Elle s’en souvient encore.

On s’aimait énormément. On faisait l’amour tous les jours. Ça a toujours très bien été, et j’ai toujours joui avec lui, tout le temps.

Gabrielle, 81 ans

Ce qui n’était pas le cas avec son mari, précise-t-elle. « Cet homme-là me ressemblait ! »

Jusqu’à ce que monsieur tombe malade : Alzheimer. « Et c’est très triste, laisse ici tomber Gabrielle. Je m’en apercevais moins que mes amies, j’étais un peu démunie, je dois avouer. » Par contre, et malgré la maladie, cet homme l’a toujours reconnue. Et oui, jusqu’à la fin. « Qui je suis ? », lui demandait-elle. « Mon amoureuse ! », lui répondait-il, sans faute ni la moindre hésitation.

Les derniers miles, six longues années, ont été particulièrement pénibles. « Ça n’a pas été facile, non, dit-elle. Des fois, je disais : "Je devrais prendre un amant !" Mais comment on fait quand on a 75 ans ? » Croyez-le ou non, Gabrielle, qui a toujours eu une vie sociale active, a trouvé le moyen de rencontrer quelqu’un, tout juste avant le décès de son amoureux. Un ami d’amie, qui est tombé sous son charme, il y a cinq ans, exactement. « Je suis seul et j’aime la compagnie des femmes », lui a-t-il dit. « Ça tombe bien, je suis seule et j’aime la compagnie des hommes ! » Vous devinez la suite ? « On est devenus amants ! »

Il s’agit d’ailleurs du dernier amoureux en date de Gabrielle. Et surtout, ça ne s’invente pas, de son meilleur amant à vie ! « C’était peut-être plus doux ? Mais pas moins satisfaisant. Et c’est un homme plus vieux, encore plus expérimenté, rit-elle. Très doux, en même temps très affirmé. Une belle intelligence. Un homme formidable. […] Je souhaite ça à toutes les femmes. »

Un homme malheureusement emporté l’an dernier, en pleine pandémie, par un cancer foudroyant. Gabrielle en est encore secouée. Mais elle ne se laisse pas abattre pour autant. Fonceuse, elle conclut : « Je sors tous les jours. […] Des fois, je fais un sourire à un homme, dans l’espoir d’avoir un sourire en échange. […] Il faut avoir de l’ouverture dans la vie, sinon, on n’a rien ! » Une philosophie qui a visiblement guidé sa vie.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.