Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Sam*, 42 ans

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

À la fois non binaire et trans, Sam* se définit aujourd’hui aussi en tant que demiboy. Et s’il a toujours préféré les femmes, il n’est plus sûr de croire au couple. À la famille nucléaire. Ni franchement à l’amour. Récit non normatif ni genré, pour insuffler ici une touche de diversité.

C’est son objectif avoué : « Je trouvais que les témoignages étaient très hétéros, blancs, normatifs. Très masculins aussi. Voyons ! », rit-il (oui, « il », puisque Sam est plus gars que fille, nous y viendrons) à la caméra, en entrevue virtuelle, il y a quelques semaines. « Je trouvais que ça manquait de représentativité ! »

Et clairement, son histoire détonne. Tout comme son look : les cheveux noirs, rasés sur les côtés, avec plusieurs piercings au visage, des tatouages sur les doigts, en jeans et Doc Martens 14 trous, disons que Sam ne fait pas exactement ses 42 ans. « Je passe pour le frère de mes enfants ! » Parce que oui, il a des enfants, non binaires également (là aussi, nous y viendrons). « Et avec le masque, je rocke le non-binaire ! », ajoute-t-il, pas peu fier de cette affirmation finalement toute récente.

Mais commençons par le commencement, « dans une famille banlieusarde tout ce qu’il y a de plus ordinaire », débute-t-il, sans se faire prier, dans un récit-fleuve ponctué de plusieurs fous rires, mais aussi de quelques moments d’émotions évidents.

« Enfant, je n’ai jamais été une petite fille ou un petit gars, j’étais plus souvent un animal », pouffe à nouveau celui qui a en prime reçu un diagnostic de syndrome d’Asperger dernièrement.

« Mais j’ai vraiment essayé d’être une fille, laisse-t-il tomber. Pourquoi ? Parce qu’on m’a assigné cet appareil-là quand je suis né : une vulve, un vagin, c’est une fille, voilà. On ne différenciait pas le sexe du genre, à l’époque… »

Faire comme tout le monde

Toujours est-il que tout petit, déjà, Sam se souvient qu’il préférait les filles. La première, et non la moindre : « Passe-Carreau qui fait le chat ! » Une véritable révélation. « Et moi, dans ma tête, c’était normal. Tout le monde tripait dessus. Mais quand je suis entré au secondaire, j’ai compris que c’était moins normal. Alors j’ai fait comme tout le monde et j’ai eu des chums… »

Sa première relation sexuelle arrive d’ailleurs très prématurément, dès 12 ans, dans une soirée entre amis où il s’est fait tordre un peu le bras. « Beaucoup trop tôt », confirme celui qui a aujourd’hui un enfant de cet âge. Il se revoit en train de pleurer, « en attendant que ça finisse ». « Je n’ai jamais vraiment consenti à la relation. » Ce n’est que l’an dernier, en pleine vague de dénonciations, que Sam a mis le doigt dessus.

Ma vie sexuelle a commencé avec un viol.

Sam, 42 ans

Parenthèse : Sam n’en veut pas au garçon. Du tout. « My God, on était clueless. […] On était deux ados cons. […] Ce n’était pas bouleversant. […] Juste plate. »

Il passe ensuite huit longues années sans avoir de relation complète à nouveau. « Je me blâmais full… »

Et puis à 20 ans, Sam fait une rencontre sinon mémorable (« c’était un trou de cul »), du moins drôlement satisfaisante. « Un des rares hommes à m’avoir fait jouir avec sa bouche ! Il savait vraiment s’en servir, impressionnant, et décevant pour toutes mes expériences d’après », lance-t-il dans un nouvel éclat de rire.

Très « fille »

Vient ensuite son époque d’« errance », comme il dit, durant laquelle il se définit désormais comme « bisexuel ». « Et j’étais étonnamment très féminine à l’époque. » Pensez : cheveux longs, talons, etc.

Pendant deux ans, Sam rencontre des hommes, des femmes, des couples, vit « des affaires pas possibles », avec « toutes sortes de monde ». Bref, « c’était pas plate ».

Jusqu’à ce qu’il rencontre le père de ses enfants, sa première relation sérieuse à vie, laquelle a duré neuf ans. Neuf ans à être ici très « fille ».

Au lit ? « OK, I guess… »

J’étais juste très naïf. Après neuf ans, j’étais convaincu que je n’aimais pas le sexe. Mais je pense que je n’aime juste pas le sexe avec les hommes !

Sam

La relation peu « épicée » lui a tout de même permis d’avoir deux enfants (« et j’en voulais vraiment un deuxième ! »).

Une fois séparé, Sam s’inscrit sur un site de rencontres, et se met en couple cette fois avec une femme. Au lit ? Contre toute attente : la relation est très « hétéronormative », constate-t-il. « Dans nos rôles. Moi j’étais la fille, hyper girlie… »

Et c’est durant cette relation, par ailleurs toxique (avec son lot de violence psychologique), que Sam commence à se questionner sur son identité. Il faut dire qu’à la même époque, sa propre fille fait une transition et un « coming out non binaire ». L’an dernier, la cadette a fait pareil. « Ça court dans la famille », rit-il, avant d’ajouter, plus sérieusement : « Et ils ont la chance de grandir avec moi. » Même si le papa (parce que Sam est toujours « mom ») « fait bien ça », lui aussi.

Ce que l’ex, la fille en question, ne faisait pas. Mais pas du tout. « Elle avait des réactions transphobes… »

« Être » soi-même

Une nouvelle séparation plus tard et Sam ose enfin : il fait le ménage de sa garde-robe, se fait couper les cheveux (« OMG, le poids qui s’enlève ! ») et « embrasse » son identité. « Je me savais non binaire, et je me suis dit : OK, on y va. » C’était il y a deux ans.

Précision : Sam se considère certes comme non binaire, mais dans le spectre, « plus masculin que féminin », précise-t-il. D’où l’appellation plus nuancée de demiboy.

C’est à ce moment qu’il rencontre d’ailleurs la dernière personne avec qui il a été en couple à ce jour : une personne non binaire également. Ça n’est pas innocent : « C’est comme si un univers s’était ouvert. Ça m’a permis d’être, enfin. » Sexuellement ? « Fantastique, rayonne-t-il. Absolument merveilleux. » Pourquoi l’extase, tout à coup ?

Dans le sexe queer, il n’y a pas de rôle, et c’est vraiment génial ! On fait ce qu’on veut, au moment où on veut. Contrairement à la sexualité avec les gars, où les rôles sont vraiment là…

Sam

L’histoire n’a pas duré, parce que Sam réalise qu’il n’est pas si bien en couple. « Je perds mon individualité ! » Désormais, et depuis quelques mois, en plus d’avoir commencé une transition, à coup de microdoses de testostérone, il a choisi d’investir davantage ses amitiés, et opte surtout pour des « fréquentations ». Le tout dans l’ouverture et la transparence, avec un petit soupçon de « kink », glisse-t-il en terminant, dans la soumission, en ce qui le concerne, et si vous voulez tout savoir. Et à nouveau, Sam s’assume. « Les gens voient ça comme abusif, mais ce sont les relations les plus consensuelles que je connaisse. Tout est négocié ! »

Négocié, encadré et consensuel. À des kilomètres de sa toute première relation sexuelle…

* Nom fictif, pour préserver son anonymat