Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Johanne *, 37 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Dur d’être plus directe. Vous êtes insatisfait de votre vie sexuelle avec votre conjointe, la mère de vos enfants ? « No shit, Sherlock. Nous aussi, on est insatisfaites de nos vies sexuelles avec vous. »

Johanne, 37 ans, n’en peut plus d’entendre certains hommes et pères de famille se plaindre du manque de piment dans leur intimité. Quelque part avant les Fêtes, elle nous a d’ailleurs envoyé un long coup de gueule bien en règle, pour faire partager le fond de sa pensée. Sans filtre. Et manifestement pompée.

« Comme tout dans l’organisation de notre vie commune, vous attendez qu’on prenne encore une fois l’initiative, enchaînait-elle. Et savez-vous quoi ? Nous sommes vidées. »

« Vidées » de gérer les devoirs, l’épicerie, les repas, alouette. Une charge mentale qu’une nuit à l’hôtel n’allégera malheureusement pas. Solution ? « Quand notre cerveau, l’organe le plus important dans le désir, vous reconnaîtra comme un partenaire et pas une personne de plus à gérer dans la maisonnée, il y a de fortes chances que le reste de notre corps suive », concluait-elle, bien consciente de passer ici pour une femme « frustrée ». Tant pis : « Je le suis ! » « Sauf exception, le problème, c’est pas le sexe, c’est tout le reste ! »

En entrevue quelques semaines plus tard, la jeune professionnelle, mère de famille et coquette brunette à lunettes accepte de nous expliquer comment elle en est arrivée à ce cinglant constat, tout en révélant au passage, et non sans gêne, plusieurs contradictions (nous y viendrons). « Je suis un pétard mouillé », s’excusera-t-elle à la caméra, plusieurs fois pendant l’entretien. Plus ou moins, en fait. Parce que le fond du problème demeure ici bien réel. Le voici.

La charge sexuelle

En couple depuis plus de 10 ans avec le père de ses enfants (rencontré à l’université, après quelques « amourettes passagères » ici et là), elle vit une histoire qui a pourtant commencé en lion. « Ça a vraiment cliqué, se souvient-elle en souriant. C’est le premier homme qui a pris la peine, qui a pris son temps, qui m’a demandé : qu’est-ce que tu aimes, est-ce que c’est correct ? Les préliminaires duraient des heures… »

Leurs premières années de fréquentations, l’un en stage ici, l’autre là, ont été « parfaites », souligne-t-elle. « On se voyait juste les fins de semaine et c’était parfait ! Le rêve ! C’était facile ! On avait juste à se regarder dans le blanc des yeux, à s’occuper de nos nombrils respectifs. » Ils n’avaient surtout pas de « tâches » encore à gérer. Au lit ? « Deux, trois, quatre fois par fin de semaine ! On n’avait pas d’autre obligation, confirme-t-elle. C’était la lune de miel. »

Et puis ? « Et puis la routine », dit-elle en éclatant de rire. Dans les faits, c’est surtout avec les enfants que la vie en général, et la vie de couple en particulier, en a pris un coup.

Il faut dire que les enfants sont arrivés « rapprochés », et Johanne, coincée entre un congé de maternité ou de longues journées au travail, n’a pas dormi de nuit complète pendant des années. « Une fois de temps en temps, on était capables de coucher les enfants de bonne heure, de prendre un verre de vin, et ça allait de soi. Mais le reste du temps ? Si on prenait le temps ? Non. On a eu des périodes sèches. » Pensez un mois, deux mois, trois mois.

Johanne le sait. Et elle en a conscience. D’ailleurs, ça la fatigue, ça aussi, que cette responsabilité repose sur elle, et seulement sur elle.

Moi, je sens la pression. Ce fameux message : oui, la famille est importante, mais il faut faire attention au couple. Et je ne pense pas que ce message-là soit souvent adressé aux hommes.

Johanne, 37 ans

Après la charge mentale, la charge sexuelle ? « Oui ! Les gars se sont tellement fait dire de ne pas insister. Mais en même temps, la balle est toujours dans notre camp ! », déplore-t-elle. Or, ce n’est pas si simple : « On le sait, qu’il faut se donner du temps, qu’un coup que tu es dedans, l’appétit vient en mangeant. Sauf que si t’es tout le temps pleine, il n’y en a pas d’appétit… »

Pleine, parce que oui, c’est pas mal Johanne qui gérait (et gère toujours) tout dans leur maisonnée, on l’avait deviné. Johanne n’est pas subtile. « Je le verbalise souvent. De manière assez répétée. Avec mes amies, même avec mon conjoint. Mais c’est notre entente. Et ça fait en sorte que ça me convient. » Leur entente ? Ça lui convient ?

L’« entente »

C’est ici qu’entre en jeu le fameux « pétard mouillé » souligné plus tôt. Car cette inégale distribution des tâches, appelons-la comme ça, était entendue. Ils en avaient discuté. Avant même d’avoir des enfants, en fait. « On en a discuté et ç’a été clair que son travail, lui, il doit s’y dédier. Et moi, ça ne me dérangeait pas de mettre ma carrière de côté. À un moment donné, je me disais que ma carrière reprendrait. Mais c’est ça… », laisse-t-elle tomber. Monsieur étant entrepreneur, et gagnant plusieurs fois son salaire à elle (un salaire de professionnelle, qu’on devine assez salé quand même), il avait donc été « entendu » qu’il continuerait de faire de longues heures. En clair : que la responsabilité des enfants, soupers, devoirs et autres tâches ménagères reposerait davantage sur Johanne. Et tout ça lui convenait jusqu’à la pandémie, en fait. Parce qu’avec le télétravail, l’école à la maison, sa cour, déjà pleine, a littéralement débordé. Et c’est à ce moment, précisément, que Johanne nous a écrit, visiblement « épuisée ». Et crinquée.

Depuis, le vent a tourné, apprend-on. Johanne a en effet demandé un allègement de tâches à ses patrons. Et les choses semblent s’être un peu tassées. « Ma journée off, je fais le lavage, l’épicerie, la bouffe est prête. Donc la fin de semaine, dit-elle, on ne court pas après notre temps… » Ils peuvent souffler. Avec les enfants. Mais aussi sans. Si elle voit des changements dans leur intimité ? « Pas nécessairement », concède-t-elle en riant.

Mais je pense que ça va nous donner une chance.

Johanne, 37 ans

En se confiant, Johanne réalise qu’elle n’est pas tout à fait cohérente. Ou du moins à quel point sa solution s’inscrit loin, très loin, de son envolée égalitaire citée plus haut. Bref, non, « ce n’est pas parfait ». « J’ai décidé de ralentir le travail, au lieu de dire à mon chum : “tu pédales plus…” »

Morale ? « Fais ce que je dis, pas ce que je fais », grimace-t-elle à la caméra, mi-rieuse, mi-honteuse, et surtout bien consciente qu’elle n’est pas vraiment sortie du bois.

N’empêche : elle sait que le voir « pédaler plus », comme elle dit, a de sacrés pouvoirs. « La dernière fois où j’ai vraiment eu des étincelles, se souvient-elle, c’est niaiseux, mais c’est un soir où lui était en congé, moi je devais travailler… » Monsieur est allé chercher les enfants, a préparé le souper, et lui a même glissé un verre de vin pendant son « Zoom ». « Calvaire, ce soir-là, je ne sais pas si c’est parce que je me sentais prise en charge, mais il n’y avait pas de poids… Ça y allait… Je suivais… D’habitude, c’est moi qui mène, mais là, toute cette soirée-là, je suivais… »

*Prénom fictif, pour protéger son anonymat.