Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Luc*, 59 ans.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Luc a eu plusieurs femmes dans sa vie. Il a essayé de construire une famille, puis d’en recomposer une autre, encore et en vain. À la veille de la soixantaine, il vient de rencontrer quelqu’un de bien. À un détail près : elle n’a plus de libido et ils n’ont plus de sexualité. Entretien avec un homme « résigné ».

« Quatre ou cinq fois, j’ai recommencé, nous a-t-il écrit, quelque part cet été, et cette fois-ci, je me résigne à ne plus avoir de relations sexuelles. J’ai une conjointe que j’adore, mais qui n’a plus de libido, je ne veux pas la laisser ni la tromper. Je parie que nous sommes plusieurs dans ce cas. »

Et comment. Luc réagissait justement au témoignage d’un autre homme, fin quarantaine, avec une femme pareillement ménopausée. « Je suis pogné », résumait l’homme en question, dans une chronique qui en a fait réagir plusieurs.

« Ça m’a interloqué, poursuit Luc. Mon doux, on doit être plusieurs à vivre ça… », répète-t-il. Il ne le cache pas : le témoignage l’a fait réfléchir – à sa vie, à son chemin, à son passé, mais surtout à son présent. « Encore une fois, j’essaye, encore une fois… »

Souriant, les cheveux grisonnants coupés courts, l’homme au regard doux derrière ses lunettes bleues se confie rapidement, facilement, sur toutes ses tentatives plus ou moins réussies. « Je réfléchis au nombre de femmes avec qui j’ai fait l’amour dans ma vie et je suis arrivé à 14 », dit-il d’emblée, attablé dans un joli café.

La première ? « Super », se souvient-il. Il avait 16 ou 17 ans. « Elle m’a fait découvrir plein de choses : prendre son temps, la proximité, dormir avec une femme, et tout le reste. »

Ont suivi quelques « amourettes » avant qu’il ne rencontre celle qui allait devenir, quoique provisoirement, sa femme. Sexuellement ? « Super bon », se souvient-il. Marié jeune, à 23 ans, il se sépare à peine trois ans plus tard. « Ça allait super bien, sauf qu’elle m’a trompé… » Une fois, deux fois, trois fois…

À l’époque, il s’inscrit ensuite à une agence de rencontre par téléphone. C’est là qu’il trouve une fille qui ne veut « que » ça, se souvient-il : « faire l’amour ». « Ça m’a déçu, ce n’était que sexuel. C’était une expérience pour moi, mais ce n’est pas ce que je recherche du tout. »

Je voulais rencontrer une femme. Avoir une relation sérieuse. C’est toujours ça que j’ai cherché dans ma vie.

Luc, 59 ans

Suivent ensuite d’autres aventures (« rien de sérieux »), jusqu’à ce que Luc rencontre la future mère de son enfant. Au lit ? « Fantastique, super, super, super », répond l’homme, un brin avare de détails. Mais encore ? « On pouvait réaliser tous nos fantasmes. Elle était très ouverte. » Par exemple ? Il rit : « En fait, je n’ai pas de fantasmes extraordinaires, mais c’était super, dit-il en souriant. J’avais ce petit fantasme de la prendre en photo nue, par exemple… »

Ensuite est arrivé l’enfant, donc, mais c’est surtout la carrière de madame qui a pris beaucoup de place dans leur couple. Toute la place, en fait. « Elle se lançait en affaires, résume-t-il. Elle s’est beaucoup investie dans sa business, et on s’est perdus de vue. » Et ce qui devait arriver arriva. « Je n’aurais jamais voulu tromper une femme, dit-il, en nous regardant droit dans les yeux. Mon père a trompé ma mère, et moi, j’ai fait la même chose. » Le couple n’y a pas survécu, et Luc en prend aussi l’entière responsabilité. « J’aurais voulu rester toute ma vie avec. Je ne peux pas blâmer personne d’autre que moi… »

Il se retrouve donc en garde partagée. Une semaine papa, « consacrée à [sa] fille », puis « une semaine de liberté ».

De recommencement en recommencement

Mais il n’a pas couraillé. « Ça a pris au moins un bon deux ans avant que je rencontre une autre femme. » Cette nouvelle histoire a duré sept ans. Sept années de sport, de vélo, de randos. Au lit ? Vous l’aurez deviné : nada. Ou presque. « Ça lui faisait mal. Elle commençait à être ménopausée. » Elle lui disait : « Vas-y, fais-toi plaisir, pénètre-moi », se souvient-il. « Turn off. Et quand je lui faisais l’amour, elle grimaçait… »

Au bout de sept années, donc, Luc, qui avait à l’époque « la quarantaine » et se considérait « encore un peu jeune homme », dit-il d’un air entendu, a mis un terme à la relation.

Mais ce n’est pas fini : Luc poursuit son récit en racontant une aventure avec une femme rencontrée ensuite dans un café (elle avait vécu avec une femme pendant 10 ans, était en « manque » d’hommes), leurs ébats « explosifs », une histoire qui n’a toutefois pas non plus trop marché – « on n’avait rien à se dire ». Comme quoi, non, le sexe, ça ne suffit pas non plus.

Et puis à 49 ans sonnés, Luc rencontre enfin la « femme de [ses] rêves ». Un vrai de vrai « coup de foudre », dit-il. Une amie d’amie, avec qui il reste cinq ans. Seulement ? C’est qu’elle a un fils, problématique, disons. Il la vole. Il le vole. Bref, c’est tout sauf reposant. Et leur couple n’y survit pas non plus. « J’y repense et je suis nostalgique », dit-il, en se rappelant leur première fois (« on a fait l’amour cinq ou six heures de temps… »). « Elle était intelligente, cultivée. Elle aimait Patrick Watson comme moi… Mais je ne lui en veux pas du tout », dit-il, mi-compréhensif, mi-nostalgique, effectivement. Ça s’entend.

Et puis, il y a quatre ans, une autre amie lui présente une énième femme. Il a encore le cœur brisé, mais elle se montre douce. Empathique. Patiente. Il la rencontre, il s’en souvient encore, au métro Mont-Royal.

J’ai vu ses yeux et j’ai été extrêmement attiré. Ils étaient doux. Elle était très douce...

Luc, 59 ans

Quelques jours plus tard, ils se retrouvent chez elle. « Et on a fait l’amour. » Et ? On sait malheureusement déjà la suite. « Correct. » Il faut dire qu’il avait connu l’« apothéose », comme il dit, avec son ex. « Mais on a un respect l’un pour l’autre. On est là quand l’autre en a besoin. On rit ensemble… », enchaîne-t-il, parlant de cette dernière (et ultime ?) femme.

Sauf qu’avec le temps, « de mois en mois », de correctes, leurs relations en sont venues à être aujourd’hui inexistantes. « On ne fait plus l’amour du tout. Ça fait un an. » Plus de relations sexuelles, plus de baisers, plus de toucher, plus rien. « Du tout, du tout, du tout. Absolument rien. »

Résultat : « C’est rendu tabou. Si on voit un film où des gens s’embrassent, il y a un silence. »

Ils ont essayé de consulter, juste avant la pandémie. Des soucis dus à son passé ont alors ressurgi. « Mais moi, j’ai toujours dit : si tu n’as pas le goût, on ne le fait pas. Je ne suis pas un animal. Malheureusement, j’ai encore des hormones. Ce n’est pas de ma faute. […] C’est rendu que j’ai 59 ans et je me demande si je vais encore faire l’amour un jour… »

N’empêche qu’il l’« adore », insiste-t-il. Et qu’il est surtout « fatigué » de toujours recommencer. Alors il se « résigne », comme il dit. Il se fait une raison. Laquelle ?

Il n’en a pas le moindre doute : « on est plusieurs hommes comme ça ». Son souhait ? Qu’on sorte de « l’âge de pierre » et qu’on parle enfin franchement de sexualité, de ménopause et, surtout, « de ce que ça fait dans un couple… », conclut-il, en hochant tristement la tête…

*prénom fictif, pour protéger son anonymat