Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Carole*, 28 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Carole* est lesbienne. Fiancée. Mais non monogame. Elle a d’ailleurs une deuxième amoureuse. Et souhaiterait un jour pouvoir épouser les deux femmes de sa vie, question de pouvoir sortir enfin du placard en tant que polyamoureuse accomplie. Vous suivez ?

La jeune femme de 28 ans vit aujourd’hui à Toronto avec sa première fiancée. Elle nous a donné rendez-vous virtuellement, un petit vendredi matin d’été. Les cheveux coupés court, derrière ses petites lunettes carrées, elle parle doucement, d’un ton posé, en pesant toujours bien ses mots. C’est qu’elle veut être sûre de bien se faire comprendre — sa vie, ses aventures, et ses relations dans toutes leurs nuances et leurs différences —, afin de démystifier le polyamour, un terme souvent galvaudé et surtout mécompris, qui a pourtant donné un sens à sa vie.

« J’ai découvert que j’étais lesbienne à 18 ans. Et ç’a a été un choc, commence-t-elle. Je ne l’ai jamais vu venir. » Et puis ? « Et puis, je suis tombée en amour avec une femme, poursuit-elle, en souriant toujours. Et j’ai fait : Ah ! OK ! Ben oui ! »

Un petit choc qui est finalement bien passé, dans l’« acceptance », souligne l’Ontarienne d’adoption, et sans le moindre « struggle ». « Je n’avais pas d’homophobie intériorisée. »

« Ç’a a été un coup de foudre. On était ensemble dans un cours d’allemand au cégep. Je la trouvais donc ben belle. Donc mystérieuse. Tout ce qu’elle faisait me fascinait. »

Un coup de foudre qui n’a pas abouti, mais qui a révélé Carole à elle-même. Ou presque. Parce que « ce n’est pas le cas de tout le monde, mais je me croyais d’abord bisexuelle. Alors j’ai eu un chum ». Parenthèse : « C’est un peu le défaut de la société, glisse-t-elle. On tient pour acquis qu’on est hétéro par défaut... »

Toujours est-il que c’est avec lui que Carole a perdu sa virginité (au sens hétérosexuel du terme, toujours) et oui, sexuellement, c’était « très bien » se souvient-elle. Ou du moins croyait-elle. Elle rit et poursuit : « C’est quand j’ai eu ma première relation avec une femme que j’ai allumé : c’est tellement mieux ! »

Et cette première fois avec une femme ? « On était les deux vierges lesbiennes », précise-t-elle ici. Et ? « Incroyable, répond-elle, en pesant chaque syllabe. Il n’y a aucun mot pour le décrire... » Elle poursuit : « Je dirais que c’est plus mécanique avec un homme. T’es beaucoup plus focussé à savoir si tu es en train de faire ça correctement. Avec une femme, c’est beaucoup plus au feeling. La chimie est beaucoup plus importante. En tout cas pour moi... »

La relation a duré deux ans. À la suite de laquelle Carole a eu quelques petites aventures ici et là, avant de rencontrer celle qui est aujourd’hui officiellement sa fiancée. Elles se sont rencontrées sur l’internet. D’abord amies, elles ont finalement commencé à « sortir ensemble », jusqu’à ce que, « en toutes bonnes lesbiennes, on ne se lâche plus ! ». C’était il y a huit ans.

Au lit ? « Fast and furious ! », dit-elle en souriant toujours. « Deux fois par jour, j’étais sa première, on était jeunes. Les deux ou trois premières années, ç’a a été comme ça. »

De non-monogame à polyamoureuse

Sur le ton de la confidence, Carole enchaîne : « J’ai toujours eu une personnalité charismatique, explique-t-elle. J’aime parler. Mais ma fiancée le savait. » Parler ? C’est un euphémisme. Carole aime charmer. Mais ce n’est pas un secret, comprend-on. « Une fois qu’on n’était pas tout à fait à jeun, poursuit-elle, avec sa permission, on a envisagé l’idée d’un trip à trois. Et puis après trois mois, cette idée s’est réalisée. Une fin de semaine. On a passé une nuit de trip à trois. Et ç’a a été le début de notre non-monogamie. »

Elle sourit de plus belle. « Ç’a a été super. Moi, je n’ai jamais voulu la tromper. Mais j’ai toujours été portée à charmer. »

Concrètement, pendant cette fameuse nuit, c’est Carole qui « orchestrait » le tout. Et cette première aventure a « ouvert la discussion » de leur désormais « non-monogamie », donc, quoique très « progressivement », nuance Carole. Elle a en effet commencé par simplement « flirter » en ligne, avec l’accord de sa fiancée, toujours, laquelle, de son côté, lui laissait son « intimité » pour gérer ses appels Skype en toute liberté.

« Moi, je le savais que j’étais capable d’aller voir ailleurs et de me sentir quand même loyale. Mes sentiments ne changeaient pas. Mon désir pour elle ne changeait pas. » C’est d’ailleurs en ces termes que Carole explique son polyamour.

Quand tu es en amour avec quelqu’un et que tu commences à avoir des sentiments pour quelqu’un d’autre, c’est de l’amour qui se rajoute. Ce n’est pas quelque chose que tu enlèves, pour donner à une autre…

Carole, 28 ans

Vous devinez la suite ? Ce fameux flirt en ligne a précisément évolué vers quelque chose de plus sérieux. Et non, ça n’a pas mis la relation avec sa blonde en péril, justement. « J’ai toujours eu une communication ouverte avec ma blonde. Des updates constants. Je pense que c’est ça, la clé, dit-elle. J’allais tout de suite parler avec elle, voir comment elle se sentait. Si elle n’était pas à l’aise, on cherchait la cause [...] et chaque fois, on a été capables de travailler ça. »

Carole, qui a beaucoup lu (livres, sites, etc.) sur le sujet, croit aussi que tout est ici question de gestion de jalousie. Jalousie de laquelle elle n’est pas non plus immunisée, précise-t-elle. « C’est dur de se battre contre l’irrationalité. [...] Mais souvent, la jalousie part de nos propres insécurités. » D’où l’importance de la « travailler ».

De son côté, sa blonde, d’abord réticente, a commencé à avoir des fréquentations extérieures, puis carrément une relation, laquelle a duré huit mois.

« Moi, je pense que je suis comme ça. Ce n’est pas toujours nécessaire. Mais à ce moment-là dans ma vie, j’avais besoin d’aimer plus qu’une personne », poursuit Carole, en justifiant son nouveau « style de vie ».

Il faut dire que ce « moment dans sa vie » n’est pas fini. Loin de là. Depuis ce premier flirt, Carole a rencontré une autre femme, tout à fait par hasard, un gros coup de foudre malgré elle, un soir où elle ne cherchait qu’une soirée sans lendemain. Et ? Ça ne s’invente pas : communication et ouverture obligent, « les trois, on se considère maintenant comme une famille », dit-elle en souriant. Cela fait maintenant un peu plus d’un an, et elles rêvent déjà d’acheter un duplex à trois.

« On dirait que les gens ont de la misère avec ça », note-t-elle. Pourtant, ses deux « blondes » communiquent désormais quotidiennement. Si vous voulez tout savoir, oui, elles ont couché ensemble (à trois) une fois, mais « ce n’est pas quelque chose de nécessaire, précise Carole. Elles se trouvent attirantes, mais elles n’ont pas de sentiment amoureux. Ce sont juste de bonnes amies ». Contrairement à elle, qui les aime toutes deux d’amour.

Carole se considère d’ailleurs ici comme drôlement « chanceuse ». « Je n’en reviens pas. Les deux veulent mon bonheur. Elles m’aiment beaucoup beaucoup beaucoup. »

Les deux ont aussi leur liberté d’aller voir ailleurs. De son côté, Carole n’en sent plus le besoin. « Je me sens polysaturée. » Elle ne cache pas qu’il a aussi fallu qu’elle se « polyéduque ». Plusieurs personnes et vulnérabilités sont en effet ici en jeu. « Il faut faire attention. Un faux pas peut avoir des effets sur plusieurs personnes... » Elle ne cache pas non plus avoir fait quelques erreurs. Le secret ? « Parler. »

Comment voit-elle l’avenir ? Elle rêve que la loi lui permette un jour de les épouser. Les deux. Que leur vie soit vue comme « acceptable ». Pouvoir les amener à ses « partys de famille ». D’ici là, « je suis dans le closet, dit-elle. Il y a beaucoup de jugement. J’ai très peur que les gens pensent que je trompe ma blonde. Mais ce n’est tellement pas le cas... »

* Nom fictif, pour protéger son anonymat

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