Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Édouard*, 33 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Édouard* est tout un numéro. Tactile. Peu porté sur la chose, il est plutôt du type sensuel. Mais pas exclusif. Ah oui : il a aussi longtemps cru qu’il était asexuel, et s’est fait vasectomiser avant d’avoir perdu sa virginité. Complexe, vous dites ?

Certes, mais surtout réfléchi, introspectif et bon communicateur. S’il nous a contactée dernièrement, c’est qu’il trouvait que son profil était peu représenté dans cette chronique. « Il y a beaucoup de récits de relations classiques. Des gens monogames, avec des enfants, des vies plutôt standards, dit-il. Je pense que j’ai un témoignage intéressant à livrer. J’ai de belles choses à raconter. » Et pendant plus d’une heure et demie, c’est exactement ce qu’il fait.

À la caméra, il va sans dire (confinement oblige), disons qu’il a le physique de l’emploi : avec ses longs et gros cheveux bouclés, sa barbe bien fournie, Édouard se compare à un chat roux « extrêmement affectueux ». « Et je ne suis pas gêné de le dire. Je trouve ça cool. C’est différent. »

À 33 ans, il ne cache pas avoir connu un éveil à la sexualité sur le tard. Sa toute première relation sexuelle à proprement parler (au sens de pénétration) remonte à quatre ans à peine. Il avait 29 ans. Mais son éveil au polyamour, comme il se définit, ou plutôt s’« identifie » (puisqu’il s’agit à ses yeux d’une véritable identité), remonte à bien plus loin que ça.

Dès 13 ans, commence-t-il, il sait. Ou il devine. « Pour beaucoup de gens, l’exploration intime est très sexuelle. Moi, pas du tout. Moi, j’étais dans la tendresse, les câlins, les massages. Déjà, à 13 ans, je voyais que je n’avais pas le goût de partager ça qu’avec une personne. » D’où ses interrogations : « Suis-je normal ? J’ai été l’archétype de l’enfant qui vit de l’intimidation », laisse-t-il tomber.

Différent, intimidé, on l’imagine aussi un peu marginal. Comme de fait, il se met à fréquenter des groupes « hippies » ou « anarchistes », confie-t-il. Et puis ? Et puis rien, dit-il en riant. « Ç’a été le désert jusqu’à 25 ans. » Le désert ?

J’ai un désir sexuel très spécial. Et infiniment inférieur à la moyenne.

Édouard

On le laisse poursuivre, même si mille questions nous taraudent : est-ce qu’il se masturbe ? Est-il préoccupé ? A-t-il hâte de perdre cette virginité ? Nous saurons plus loin. « J’ai une libido affective », se résume-t-il simplement ici.

C’est finalement vers 25 ans qu’il a une première exploration, peu commune, vous l’aurez deviné. « Avec une femme homoflexible », raconte-t-il. Attirée par les femmes, « mais certains hommes spécifiques peuvent lui plaire ». Ce n’est pas tout : la femme en question est en relation avec une trans, elle-même par ailleurs monogame. Bref, l’expérience sensuelle et non sexuelle se passe en mode « tendresse, avec beaucoup d’écoute et de soins ». Il en garde aussi un souvenir mémorable : « beaucoup de réconfort, de l’enlacement, un beau moment d’intimité à plusieurs ». Très différent, concède-t-il, de ce que la moyenne des gens imagine toutefois en matière « d’intimité à plusieurs ». Qu’importe, pour Édouard, c’est ce qui le comble.

Ceci explique-t-il cela ? Outre cet intérêt pour le polyamour, Édouard s’est aussi longtemps présenté comme « asexuel », confie-t-il à ce moment précis de l’entretien. « Tout ce qui implique la pénétration, les risques de grossesse, les ITS, je n’étais pas ouvert à ça. Je n’avais pas de désir. » Est-ce à cause de son enfance, de cas de violence conjugale commis par des femmes sur des hommes dont il aurait été témoin ? Dur à dire. Il a toutefois longtemps creusé le sujet en thérapie.

Toujours est-il que quelques années après cette première expérience, Édouard fait la rencontre d’une Française, une rencontre-choc qui le bouleverse. « Cette personne est mon idéal physique en tous points. J’aime tout de son corps. Encore aujourd’hui, dit-il, j’ai un dialogue physique avec elle. » Un dialogue qui n’est pas sexuel, inutile de le préciser. Enfin, pas tout à fait.

C’est qu’un jour, il finit par la masser (parce que c’est ce qu’il fait). Et la connexion est totale. Absolue. « C’est hallucinant. » On lui demande d’expliquer. « Le corps est comme un interrupteur : on, off. Dès le premier massage, clairement, il y a quelque chose de particulier qui se passe. Et il y a quelque chose qu’on souhaite explorer. »

Seulement voilà : madame a un conjoint. Et monsieur n’est pas polyamoureux, lui. Alors, disons qu’« il n’a pas exactement consenti, mais vécu avec l’expérience », résume Édouard. On comprend qu’à l’époque, il se présente toujours comme asexuel, et souhaite vivre une relation sensuelle, disons, avec cette jeune femme. De manière non exclusive, polyamour oblige. Vous suivez toujours ?

Le geste qui nous définit le plus : c’est de faire la sieste en sous-vêtements sous la couette. Encore aujourd’hui. Et c’est très cool. Un moment de plaisir incroyable.

Édouard

Toujours à cette même époque, Édouard a 29 ans, et décide aussi de se faire « stériliser ». Pourquoi là ? C’est viscéral. « Je veux m’en débarrasser. » Mais il est encore vierge ? « Je n’ai pas encore exploré ma sexualité. » Mais c’est plus fort que lui. « Un geste de santé personnel. Je n’ai jamais consenti à cette fertilité-là, dit-il. Et j’ai une répulsion envers les enfants. Comme d’autres humains devant des souris ou des rats. » Plusieurs consultations auprès d’urologues et de sexologues plus tard, il finit par passer sous le bistouri. Et il ne s’est jamais senti aussi bien.

Coïncidence ? Il ose alors dire à sa flamme que quelque chose a changé en lui. Et que d’asexuel, il ressent ici un certain désir. Oui : sexuel. « Ça m’a pris énormément de courage pour lui dire ça. »

Des semaines plus tard (et Édouard cite les dates exactes), ils se revoient. Rediscussion. Édouard s’ouvre enfin. « Je craque, je braille comme un agneau. Elle m’enlace. Et me dit qu’elle aussi, elle a envie de ça. » Le lendemain, ça se passe enfin. Mais pas du tout comme vous l’imaginez. En mieux, du moins aux yeux d’Édouard. Ils prennent une douche ensemble, et naturellement, il se « glisse » en elle. C’est tout ? C’est tout. Tout et tellement à la fois. « Le mur de Berlin qui s’effondre, illustre-t-il. Je braille dans ses bras. J’ai un relâchement émotif. » Son passé familial, son stress d’avoir « répudié » sa sexualité si longtemps, sa crainte de ne pas « assumer » son identité, tout s’évapore d’un coup. Et enfin, Édouard rayonne. « J’ai l’impression d’avoir 10 kilos de moins. Je suis heureux sans bon sens. Ça n’a pas été la première fois la plus jouissive, mais significative, émotionnellement, absolument. »

Et pour cela, il est immensément reconnaissant. Trop de gens ont une première fois hâtive, dit-il. « Moi, ça m’a donné le goût d’aimer et d’être en relation avec les gens. Je trouve ça vraiment fantastique. »

C’est aussi ce qu’il espère qu’on retiendra de son histoire. « C’est correct si c’est sur le tard, l’important, c’est que ça se passe avec une personne significative pour toi. »

Depuis, Édouard continue son chemin. Non, la relation n’a pas « pris son envol », comme il dit. Pour toutes sortes de raisons. Mais ils restent profondément amis. « Une amitié merveilleuse », précise-t-il. Reste qu’en lui, quelque chose a débloqué. Il ose enfin se masturber. Pas beaucoup ni avec forcément grand succès, mais il ose. Et c’est totalement nouveau pour lui. Il a aussi vécu une poignée de relations sexuelles. Maladroites, certes. Il faut dire que son dada continue d’être le plaisir de l’autre. Et c’est comme ça. Il est comme ça. « C’est un chantier, dit-il. Mais j’aimerais qu’on retienne qu’en prenant le temps de se connaître, en assumant qui on est, en riant de nos particularités, il y a des choses merveilleuses qui peuvent nous arriver… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.

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