« Être trans et “dater”, ce n’est pas tout le temps simple », mais il y a beaucoup plus de gars intéressés qu’on le pense, selon Khate, première femme transgenre à Occupation double. On discute de transidentité, de rencontres et surtout d’amour avec quatre personnes qui parlent en connaissance de cause.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Autour de la table, il y a l’autrice Pascale Bérubé et son amoureux, Alex Juillet, scénariste. En face d’eux : Cassandre Ménard, qui travaille dans la bureautique et étudie l’informatique, et son ex Jean-Martin, gestionnaire dans un organisme communautaire.

La Presse les a réunis dans un parc de Montréal par un bel après-midi de septembre. Le prétexte ? La participation de Khate Lessard à Occupation double, émission de téléréalité dans laquelle les candidats ont pour objectif de trouver l’amour (et, idéalement, de repartir avec le grand prix).

Le « dating »

La pétillante Khate a-t-elle raison de dire que le fait d’être trans complique les rendez-vous galants ?

« D’une certaine façon, oui, ça les complexifie un peu », convient Cassandre, 27 ans. Celle-ci a fréquenté pendant huit ans Jean-Martin, qui l’a accompagnée dans son cheminement identitaire (elle se décrit comme une personne non binaire transféminine, donc ni homme ni femme). Elle est de nouveau en couple aujourd’hui avec une personne qu’elle connaît depuis longtemps.

« Parfois, quand on mentionne simplement le fait qu’on est trans, ça passe bien, dit-elle. D’autres fois, non. Tu peux le mettre sur ton profil (Facebook, Instagram ou autre) pour que les gens le sachent d’avance. »

Pascale Bérubé, 36 ans, est en couple depuis quatre ans. Sa vie amoureuse a été en général positive, dit-elle, mais son expérience sur les sites de rencontres, tant généraux que conçus pour des personnes trans, beaucoup moins.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Pascale Bérubé

Je l’ai fait sans dire que j’étais trans. Je l’ai fait en disant que j’étais trans. Et tous les deux m’apportent automatiquement des problèmes.

Pascale Bérubé, qui a signé un texte sur le sujet dans l’ouvrage collectif Libérer la colère

« Quand on dit qu’on est trans, il y a souvent des hommes qui veulent faire du fétichisme [ils cherchent expressément des femmes trans dans un but uniquement sexuel]. Et quand on ne le dit pas, poursuit Pascale, les gens vont nous approcher, et il y a un malaise tout de suite. C’est difficile. »

Les personnes trans ne veulent pas nécessairement afficher leur transidentité avant la première rencontre, rappelle Pascale. Pas parce qu’elles en ont honte, mais parce qu’elles ne veulent pas que les gens n’aient que ça en tête. Que ça éclipse tout le reste.

« À un moment donné, ils peuvent nous trouver super belle, super intéressante, mais, une fois qu’on le dit, ils peuvent nous dire : “O.K., mais juste pour une nuit”. Ou alors : “On peut continuer à discuter, mais sans plus.” »

Amour et questionnement

Pascale n’a fréquenté que des hommes hétérosexuels ou bisexuels dans sa vie. Certains d’entre eux n’ont pas voulu s’engager, malgré l’amour qu’ils lui portaient. Parce que Pascale ne peut avoir d’enfant. Ou parce qu’ils craignaient la réaction de l’entourage. « Souvent, on peut être vraiment beaucoup aimée, mais pas à long terme. »

Jean-Martin, 29 ans, l’écoute, ému. « Je trouve ça tragique, dit-il. Tu te fais dire : “Je t’aime, mais…” »

En réalisant qu’une femme trans les attire, des hommes peuvent vivre un questionnement par rapport à leur propre sexualité. « La masculinité n’est pas toujours construite sur de bonnes bases », dit Jean-Martin, qui s’est longtemps perçu comme un homme gai et qui se décrit aujourd’hui comme une personne non binaire. 

« Les gens vont se poser des questions comme : si je “date” une femme trans, suis-je moins masculin, moins viril, moins hétéro ? poursuit Jean-Martin. Il faut se demander d’où vient ce questionnement-là. »

« D’une certaine façon, il y a quelque chose de l’homophobie internalisée, croit Alex. “Ah non, je ne peux pas être gai.” Cette réflexion n’a pas rapport dans le sujet. Tu es avec une femme. »

Est-ce que l’opération de réassignation de genre a une incidence auprès des hommes ?

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Cassandre Ménard

On nous demande beaucoup si on l’a eue [l’opération de réassignation de genre]. Mais pour beaucoup, même si on l’a eue, ils ont quand même l’impression qu’on est moins valide parce qu’on n’est pas née avec…

Cassandre Ménard

Une relation… comme les autres

Alex n’a pas été freiné par le fait que Pascale est née dans le corps d’un garçon. Le couple, qui s’est rencontré sur Facebook, se fréquente depuis quatre ans. Son entourage a très bien réagi.

« Pascale a rencontré ma mère le premier Noël de notre relation, dit Alex, 26 ans. Tous mes amis la connaissent. C’est peut-être une différence de génération. Nous, on n’a pas trop de problèmes avec ça. Mais j’évolue dans un milieu artistique assez ouvert… »

« Éventuellement, toute relation trans devient juste… une relation, poursuit Pascale. Ce sont les mêmes dynamiques. Je ne sais pas si les gens pensent que lorsqu’une personne cis [“cisgenre”, dont le genre correspond au sexe biologique] est en relation avec une personne trans, toute la relation est basée sur ça, mais non ! Oui, ça existe pour un moment, mais à la longue… » « On n’y pense plus », résume Alex.

« C’est bien moins important que de savoir si tu vas faire la vaisselle ! », dit Jean-Martin, provoquant les rires autour de lui.

La sexualité d’un couple trans n’est ni plus ni moins compliquée que la sexualité d’un couple cisgenre, ajoute Cassandre.

Les prochaines semaines nous diront la façon dont Khate a été accueillie. Pascale, Alex et Jean-Martin espèrent une chose : que les téléspectateurs comprennent que le fait qu’elle est trans ne change rien. « Et que les gens se souviennent d’elle comme d’une personne, pas comme la trans d’Occupation double », conclut Pascale.

Anonymat

Pour trouver des volontaires, nous avons fait un appel à tous sur un groupe Facebook pour personnes trans. Plusieurs ne voulaient témoigner que de façon anonyme, par crainte d’être victimes de transphobie ou de perdre leur emploi. D’autres préfèrent simplement ne pas s’afficher publiquement.